Gabrielle ou la révolution relative

paru en 2006 aux éd.libertaires (mais n’allez pas l’acheter chez eux hein ! m’ont zappé depuis des lustres)

Gabrielle

Gabrielle travaille dans un bureau vieillot, meublé en toc car son boulot n’est pas très sérieux. La pièce est petite, haute de plafond et sans équipement récent : il n’y a ni caméra ni capteurs, même la climatisation manque. Par contre une fenêtre donne côté rue. Une fenêtre à espagnolette qui peut s’ouvrir ce dont Gabrielle jouit comme d’un privilège. Elle y passe de longs moments, accoudée, occupée seulement à contempler le ciel ou à observer le ballet qui se joue à ses pieds, vingt mètres plus bas. Là sur la place les passants passent : ils marchent au pas sans pourtant qu’une musique militaire ne résonne.

La plupart d’entre eux semblent affairés, pressés et soucieux d’atteindre au plus tôt un but impérieux ; très peu sont ceux qui se distinguent du haut de cet observatoire par une démarche nonchalante, indécise ou vagabonde, alllure qui n’est d’ailleurs tolérée que de la part des non-intégrés : celles et ceux qui sont déjà hors compétition.

Si chaque intégré court et s’applique tant à jouer son rôle c’est parce que celui-ci lui assure un statut social et surtout de quoi subsister ; conscients de la précarité de leur sort, les intégrés savent qu’ils peuvent à tout moment être touchés de plein fouet par les foudres d’un dieu implacable, qui réclame tout de tous et qui soudain, peut excommunier par simple courrier électronique.

Gabrielle travaille. Elle consomme la somme imposée, son statut d’intégrée lui garantit le logement, l’accès à l’énergie et aux soins, elle dispose d’un peu de temps libre et du crédit : cette situation devrait la satisfaire. Il arrive malgré tout qu’elle éprouve un malaise, une gêne persistante qui l’empêche d’être futile, malaise peut-être dû à cette impression sourde qu’elle a que la réalité glisse et disparaît sous les manigances, les fantasmes d’une minorité de privilégiés sophistiqués. Ce qui autrefois était naturel ne l’est plus : plus aucun aliment ne l’est, l’eau est traitée, l’air est filtré dans les nouveaux bâtiments et les rapports humains eux-mêmes sont maintenant conditionnés. Pourtant Gabrielle connaît cela depuis toujours : elle n’a vécu ni l’époque d’avant les événements ni même les événements eux mêmes ; elle n’était pas née. Et ce n’est pas en classe qu’elle aurait pu en apprendre plus sur cette période trouble car aucun programme scolaire n’y fait allusion ; finalement elle ne sait, comme tout le monde, que ce qu’on en dit parfois à voix basse … pour se faire peur. Ce qu’on raconte c’est qu’une partie de la population avait été sacrifiée sur l’autel politique d’une logique aberrante, qui avait fini par classer le monde et les vivants en deux groupes distincts : celui du rentable, l’autre de l’inutile. Refusant d’admettre que la notion de croissance infinie mène au désastre, le monde occidental capitaliste et libéral avait, dit-on, choisit à ce moment là de pousser encore un peu plus au lieu de mettre un terme à cette course aussi folle que meurtrière. Lors d’un banal sommet destiné à régler le débit des flux énergétiques mondiaux, une commission fut chargée, dans le plus grand secret, de réflechir aux moyens d’exclure les plus faibles et les plus improductifs, qui par leur manque d’enthousiasme gênaient la prodigieuse propagation du progrès : ce progrès grâce à qui bientôt, les rares qui restent encore seront heureux. Lorsque ce monde occidental, rabougri par le manque d’exercice et abruti par la télé menaçait d’être rattrapé voire dépassé par les performances globales de ses concurrents directs et à venir, experts et communicants mirent tout en œuvre pour faire comprendre que la société ne pouvait plus supporter le poids des incompétents. Alors que des procédés techniques existaient pour améliorer l’humain et l’élever enfin de manière définitive au dessus des lois de la Nature, un trop grand nombre de sceptiques n’avaient plus leur place dans ce nouveau monde. De grandes campagnes marketing annoncèrent d’abord des changements majeurs dans le confort et la qualité de vie des élus qui continueraient à voyager dans le train douillet du progrès consommable ; pendant ce temps, à l’assemblée on votait les lois, on imposait les décrets discrets qui préparaient la transition. Et bientôt celles et ceux qui n’étaient pas qualifiés ou qui dépendaient de la solidarité sociale, les trop vieux, les trop malades, les trop infirmes, tous ceux qui osaient dénoncer la manoeuvre, les pacifistes, les déserteurs, les artistes, les chercheurs, les rêveurs et les poètes, les fainéants et les drogués, tout ceux-là furent exclus de la nouvelle aventure humaine au prétexte qu’ils freinaient le cours de l’Histoire. Et l’opinion préparée se plia sans peine à ce discours asséné de toutes parts, sans honte ni remords tant le bien-être d’une majorité d’intégrés justifie tout, quitte à sacrifier pour cela quelques minorités embarrassantes. Bien sûr il y eut des réactions. Un peu partout individus et collectifs s’émurent puis s’indignèrent du sort fait à un voisin, un ami ou un proche, des émeutes spontanées éclatèrent, une résistance plus organisée tenta de se mettre en place mais ces soulèvements étaient prévus et les meneurs potentiels identifiés par avance, si bien qu’en quelques semaines tout élan de contestation fut étouffé sans ménagement loin de micros et caméras trop occupés à répandre la propagande officielle. Trente ans après les faits, à force de dissimulation, de manipulations de la part des oligarques qui s’emparèrent du pouvoir, le souvenir de cette mise à l’index ne perdure que par ouïe dire, la plupart des intégrés ne connaissant ni les causes ni les faits précis qui constituent ce que l’on nomme depuis avec pudeur les événements. D’ailleurs aujourd’hui le sujet est clos car tout est bien en ordre, maîtrisé : sous contrôle. Dans le système établi depuis lors, les citoyens actifs et solvables forment une majorité d’individus que l’on dit intégrés. Pour conserver son statut, pour prétendre à un logement, avoir accès à l’énergie, aux soins et aux formations un intégré doit échanger neuf heures de son temps par semaine. C’est un minimum. On peut bien sûr vendre plus de temps pour recevoir plus de ¥€$, ce qui permet de consommer plus. Car il est devenu obligatoire de consommer. La somme à dépenser chaque jour est variable et définie en fonction du revenu, à titre d’exemple, une intégrée qui travaille vingt heures par semaine reçoit en échange une somme allant de 150 à 310 ¥€$ suivant sa qualification et chaque jour qui passe elle devra en dépenser un dizième soit 15 à 31 ¥€$. C’est ainsi que fonctionne la mécanique impeccable qui permet à chacun de profiter seul de ce que l’ensemble produit. Tout est d’ailleurs organisé au mieux pour que la vie des intégrés soit agréable : il leur suffit de travailler pour pouvoir consommer, pour être heureux et avoir confiance, ce qui les stimule pour travailler encore afin de consommer plus. Ils passent ainsi leur temps à dormir pour travailler, travailler pour consommer, consommer pour dormir puis ils se lèvent à nouveau pour travailler et ainsi de suite. Cela laisse peu de temps pour penser et très peu d’intégrés s’interrogent sur ce qui se passe en dehors du réseau global. Quelques vieux, qui conservent encore intacte la mémoire des faits datant d’avant les événements racontent, ou plutôt murmurent en famille ou en confidences, qu’une mutation se serait opérée dans la population à cette même époque quand la culture de marque avait définitivement pris le pas sur la culture populaire. Les mythes anciens, usés et vidés de leur sens étant remplacés par des fantasmes modernes et rutilants, l’inconscient collectif en fut affecté ; à mesure que les idoles de plastique s’animaient toujours plus vraies sur les écrans, les rêves se changèrent en compilations désordonnées de pubs mêlées d’infos, de télé-réalité et de réelle illusion et cela avait peu à peu fini par modifier les comportements. La transformation entamée alors est maintenant presque achevée : le marché est parvenu à remodeler, à coup de stimuli artificiels, les différents groupes humains en régiments de consommateurs pressés de vivre comme leur commande leur uniforme. Pour s’en convaincre on peut observer la nouvelle génération, qui n’a appris qu’une chose essentielle : respecter les marques prestigieuses, mépriser la concurrence et les sans-marque, être soi-même affublé du bon look pour être admis dans le bon groupe. Le ton à employer, le vocabulaire, les gestes autorisés ou non : tout cela dépend de l’insigne que l’on porte sur la poitrine, dans le dos ou bien encore au revers de cravate. Chaque mois qui passe voit de nouvelles tribus anticonformistes se former par affinité économique, elles se développent grâce à la publicité puis fonctionnent en autarcie, soucieuses de ne pas être confondues avec une tribu-marque équivalente. Leurs membres se reconnaissent à l’allure qu’ils se donnent et finalement, le week-end, tout le monde se retrouve dans les principaux centres commerciaux du pays pour une grande messe de la consommation. Gabrielle ne connaît que ce grand marché. Elle a grandi dans cet âge d’or qui voit le monde civilisé enfin en paix, vivant dans l’harmonie des richesses partagées, des flux circulant d’un bout à l’autre de la planète approvisionnant chacun pourvu qu’il soit intégré. Il n’empêche que cette vie rêvée, qu’on lui offre depuis toujours comme la vie tout court, lui semble par moments aussi factice que vide de sens. Le cirque social et ses figures imposées l’inquiètent d’ailleurs depuis longtemps. A l’école déjà il arrivait que ses amies jouent à être des stars, adulées par une foule en délire. Elles se trémoussaient en jupe courte, chantant à tue tête les tubes du top quand Gabrielle mimait les gestes maternels, étudiait les plantes aromatiques et recherchait dans les romans les mécanismes d’un amour cosmique. Cela faisait rire les autres, filles ou garçons ; ils se moquaient d’elle, la considéraient comme une demeurée, une simplette qui n’avait d’autre ambition que de fonder une famille et vivre heureuse avec un homme. Eux se vantaient de devenir footballeur, mannequin ou président. Tous seraient aimés, riches et célèbres sans aucun doute, ils s’entraînaient dés leur plus jeune âge à mépriser les gens ordinaires : ceux qui demain devraient les rendre millionnaires. Gabrielle pouvait bien arguer que s’ils devenaient tous des têtes d’affiches il ne resterait plus personne pour aller voir les films, mais ce genre d’argument est d’une portée bien dérisoire face à l’ambition monstre qui anime une jeunesse manipulée. Plus tard elle refusa encore de céder à la facilité alors que ses impayés de loyer s’accumulaient. Elle avait eu la naïveté de se confier à son formateur, chargé de l’accompagner dans son stage en entreprise et ce dernier n’avait eu de cesse d’essayer de la convaincre de se déshabiller pour lui et pour tout ceux qui pourraient profiter et se réjouir de son corps si elle acceptait de se faire photographier. Elle lui avait tenu tête pendant toute la durée du Séjour Formateur in Situ ; cette résistance avait sans doute diminué sa note globale, mais au sortir de l’école lorsqu’au vue de ses résultats on lui avait donné le choix entre un poste de journaliste stagiaire à la télévision et un autre de biographe public attaché à une mairie de quartier, cette expérience avait aussi entamée un peu plus la confiance déjà relative qu’elle avait en ses semblables. Si bien que Gabrielle avait laissé le soit disant bon plan à d’autres pour s’installer seule dans ce modeste bureau. Depuis, son travail consiste à recueillir la mémoire collective, les histoires individuelles ou familiales que l’on peut venir, sur rendez-vous, lui confier, cela se fait dans cette petite pièce reléguée du côté nord de la cité administrative. Personne ne lui donne d’ordre, ni ne vient troubler ses initiatives et si la fonction n’a rien de prestigieux aux yeux de la plupart des intégrés elle lui convient à merveille car elle lui laisse de longues plages de tranquillité pendant lesquelles elle prend plaisir à ouvrir cette fenêtre pour regarder dehors. C’est là, du haut de cette tour d’ivoire que Gabrielle tente de comprendre ce monde dans lequel elle vit bien malgré elle ; elle observe, médite et jette finalement sur ses contemporains un regard critique qui pourrait rendre ses propos subversifs s’ils étaient propagés ; pourtant ce discours se déverse et se perd dans les méandres d’un éternel monologue interne. Car à vingt-sept ans Gabrielle reste une jeune femme solitaire et rêveuse. Une des rares choses dont elle soit sûre c’est qu’elle ne conçoit pas de choisir un compagnon en fonction de sa garde-robe, de son cursus scolaire ou de son porte-monnaie. En même temps, elle se demande si elle peut espérer vivre autre chose, autrement, avec un homme qui ne ressemble pas à un clone de magazine : bronzé, musclé et tatoué, affublé de tous les signes censés garantir son pedigree. Pour rien au monde elle n’acceptera d’associer ses chromosomes avec l’un d’eux car elle pense qu’il est encore possible de rencontrer un personnage simple et aimable qui saura la faire rire sans moquerie ni grossièreté. Un homme capable de construire sa maison, de cultiver son jardin, qui aime la nature mais à pied, qui sait être lui-même et n’a rien à prouver à quiconque. Gabrielle se sait faite pour une vie simple, archaïque, sans fard ni fadaises et elle souffre, en fin de compte, d’être née au beau milieu d’un théâtre absurde qui n’accepte en son sein que ceux qui jouent un rôle. Dans un geste d’agacement elle referme la fenêtre puis file s’assoir à son bureau. Souvent Gabrielle doute de cet amour magique, de cet être singulier lié à elle par nature. Elle se sent vieillir et il lui arrive d’avoir peur, peur de finir seule, peur de s’être trompée, d’avoir cru en un bonheur qui n’arriverait jamais, de ne pas avoir d’enfant ou pire, de devoir vivre cette vie idiote qu’elle dénonce et qu’elle fuit, refusant de s’engager. Comme pour chasser cette sinistre perspective, Gabrielle se remet au travail. Elle ouvre un classeur volumineux duquel des notes fusent : ce sont des comptes-rendus d’entretiens, des papiers jaunis, des photos sans couleur qui jaillissent du carton. Son rôle de biographe consiste à combiner ces éléments qu’on lui confie à ceux qu’elle recherche, pour rédiger à partir de ces matériaux le récit d’une vie. Ensuite le résultat est soumis à l’appréciation du commanditaire ou de sa famille, et puis toutes les données sont compilées et conservées : elles alimentent un espace commun créé sur le net pour pallier à l’abandon de la transmission orale. Gabrielle passe ainsi une partie de son temps de travail à écouter et enregistrer des histoires, des faits glorieux ou vils, vrais ou fantasmés rapportés par des individus qui souhaitent donner un sens de plus à leur existence en alimentant la réalité, en permettant à d’autres de tirer enseignement de leurs expériences. Ils peuvent se présenter en fin de vie pour faire un bilan, parfois fantaisiste, de leur parcours aussi bien qu’à vingt ans pour exprimer leurs rêves et faire des prophéties. Dans cet exercice d’auto-définition certains découvrent parfois que leur propre vie trace une histoire inédite digne d’intérêt, histoire jusque là masquée par le ballet d’ombre des Bio-Neuro Mass Media.

Le lendemain matin elle arrive tôt car son agenda prévoit deux entretiens avant midi. D’abord elle prépare un thé qu’elle boit debout devant la fenêtre ouverte, nous sommes en mars et déjà, il fait une chaleur lourde qui abrutira cet après-midi sur le bitume l’inconscient promeneur. Les arbres peinent pourtant à verdir, même la saponaire qu’elle a installé a sa fenêtre est jaunie Gabrielle l’arrose un peu, flatte ses rameaux puis se penche doucement vers le spectacle de la rue lorsque la sonnerie de l’inter annonce son rendez-vous. Chaussant ses lunettes elle regagne alors son siège et crie « Entrez ! » Après deux heures d’écoute, après avoir raccompagné jusqu’à l’escalier de bois le petit homme chauve, venu lui narrer sa carrière de boulanger Gabrielle profite de quelques minutes de battement. Après une réussite exemplaire à la fin du siècle dernier, le brave homme avait vaillamment refusé d’emprunter les ponts d’or offerts par la direction d’une usine d’enfarinés pour continuer seul dans sa petite boutique à faire du bon pain. Aujourd’hui il est content et même fier de celui qu’il a formé pour prendre la suite mais il s’ennuie de tout ce temps, nouveau pour lui, alors en entendant parler de ce service de biographe il a eu l’idée de prendre rendez-vous car il était persuadé en divulgant ses recettes sur le net de jouer un tour fatal et définitif aux techniciens-en-pâtes-alimentaires-à-cuire… Sur le palier l’attend sa deuxième patiente de la matinée : une adolescente brune et pâle qui semble intimidée. Pour l’aider à se détendre Gabrielle l’invite à entrer puis lui propose un thé que la jeune fille refuse du bout des lèvres. Sans lever la tête elle lâche : « Vous devez vous demander ce que j’ai à dire. En principe il n’y a que des vieux non ? Et bien … Vous n’êtes pas la plus jeune qui soit venue me voir, répond Gabrielle. Une fois c’était pour envoyer des messages à la planète entière : un fan de cette chanteuse indienne qui se fait appeler Bhairavi. Une autre est venue quelques fois avant que je lui conseille de tenir un journal intime. Peut-être puis-je vous aider mademoiselle ? Eh ben … je voudrais enregistrer mon testament. » Gabrielle noie un sourire dans sa tasse et reprend. « Ton testament. Oui, je suis sûre de disparaître bientôt et il faut que je facilite la tâche à mes parents. Ils ne comprennent rien, je ne veux pas qu’ils fassent n’importe quoi. J’ai besoin de tout noter avant ma mort, pour qu’ils n’aient rien à faire, pour ne pas les ennuyer. Et pour ne pas qu’ils fassent de bêtises … Oui, c’est ça. Si je ne veux pas être découpée pour la science mais brûlée et dispersée aux quatre vents, il faut bien que je l’écrive non ? Et j’ai des affaires à partager, des livres, des cassettes … Mais je ne suis pas notaire. Ah ! … Je dois aller voir un notaire … ? Non, il se moquerait de toi, tu n’es même pas majeure. Mais, mais comment faire alors ? Comment se préparer à tout ça, je ne veux pas que ce soit le bordel moi ! Du calme. Qu’est-ce qui te fait dire que tu vas disparaître bientôt ? … Parle voyons, comment sais-tu cela ? Je ne sais pas … C’est que je n’ai nulle part où aller. Je ne sais jamais dire quel métier je ferai plus tard, et puis j’ai pas d’amis. Je pense que si je n’ai rien à faire c’est que je vais disparaître. Peut-être que mon destin est bloqué, je n’irai pas plus loin. De toute façon je m’en fous parce que tout est nul. Je vois. Et tu penses que le simple fait de rédiger ton testament suffira à provoquer ta mort … ou tu as d’autres plans. Je veux juste me préparer au pire, au cas où. Bien. Si tu veux, on peut écrire ensemble ta biographie. » La jeune fille rougit, puis sourit, moqueuse. « Vous vous fichez de moi ? J’ai seize ans, que voulez-vous que je vous raconte ? Ma première cuite ? Mes vacances à Grand-Plage ? Et pourquoi pas ? Commençons par ta naissance. Est-ce que tu sais où c’était ? Ben évidement. Vas-y, je t’écoute. » Et l’ado alors se lance, s’élance dans cet espace qu’elle a ouvert et qui couvre ces seize dernières années. Plus tard, bien plus tard, quand elle aura franchi cette étape qui fera d’elle une adulte, quand elle aura fait sa vie et qu’elle aura vieilli, si les données sont toujours accessibles elle relira avec joie ce que Gabrielle note à toute vitesse, peinant à suivre le rythme de la jeune fille. Lorsqu’elle s’arrête enfin, celle-ci paraît épuisée et lointaine, mal à l’aise comme si elle s’éveillait dans un lit inconnu ; bredouillant quelques excuses ou remerciements elle se lève pour partir lorsque Gabrielle la retient. « Attends un instant. C’est vrai … commence-t-elle. C’est vrai que les jeunes ont du mal à s’attribuer un rôle dans cette société. Ils naissent et déjà doivent se comporter comme il faut pour ne pas déranger les adultes ni gêner le bon fonctionnement de l’ensemble ! » La jeune fille rougit encore un plus et lui sourit. « Reste un instant si tu veux, dit Gabrielle. Cela me donne l’occasion pour un fois de ne pas raisonner seule. » Un hochement de tête en guise de réponse suffit alors à la lancer dans une attaque en règle contre le système éducatif. « Il me semble … il me semble bien, que tout commence tôt. On vous prend d’ailleurs en charge très tôt, on vous forme sans jamais vous demander votre avis. Personne ne cherche à savoir qui vous êtes, quels sont vos rêves, par contre, poursuit-elle en grondant, si à douze ans certains ne savent ni lire ni écrire assez bien pour comprendre un texte, vous savez tous remplir un bon de commande. Car c’est bien à consommer que vous êtes tout d’abord initiés ! » Le ton réprobateur qu’emploie Gabrielle effraie la jeune fille qui tente de disparaître un peu plus derrière ses mèches. « Pour faire naître en vous le désir d’être utiles et de participer à la société on vous offre des jeux et des activités : activités domestiques ou de service pour les filles et pour les garçons jeux de pilotage virtuel et de combats sanglants. Plus tard quand ils seront grands, ces mêmes gamins pourront piloter de vrais bolides mais il leur faudra alors travailler pour payer les traites et augmenter les crédits. Et pour se payer plus d’activités, plus d’émotions et plus de sensations ils seront encouragés à en faire plus, à donner le meilleur d’eux-mêmes, à être combatifs et volontaires ; ils devront céder toujours plus de leur temps pour recevoir en échange toujours plus de ¥€$ afin de multiplier les achats, augmenter les doses et parvenir chaque fois à des extases … toujours plus fortes. « L’adolescence est un cap fatidique, poursuit Gabrielle sans même consulter son interlocutrice. Soit l’enfant comprend qu’on l’a bluffé, qu’on lui a menti jusque-là et il se rebelle, soit il découvre que l’univers de plaisirs auquel il avait accès jusqu’à présent était bien restreint et alors il se lance à corps perdu dans la consommation, dans la jouissance immédiate. Mais cette vie rêvée, facile et confortable n’est pas sans contrepartie : pour assouvir son vice il doit se procurer des YES et pour cela il doit vendre au système son temps, son corps vivant et tout ce qui va avec ! » Gabrielle est maintenant debout. Tout en martelant ses phrases des quelques pas qu’elle peut faire dans la pièce, elle harangue avec fougue une foule invisible toute acquise à sa cause. Seule une jeune fille dans le fond la regarde éberluée et réflechit au meilleur moyen de quitter le meeting discrètement.

« De toute façon, reprend-elle, une fois sorti de l’environnement protégé de la famille, de l’école et des formations le jeune adulte découvre vite qu’il ne sait rien faire d’autre que le travail hyper spécialisé auquel on l’a destiné. Il ne sait ni construire un meuble, ni cultiver ses légumes, il ne sait pas coudre ni réparer sa voiture, il doit faire appel pour toutes ces choses simples à d’autres spécialistes et se contenter d’exercer l’activité qui lui permet de payer ces spécialistes. Et je vous le demande, insiste-t-elle. Comment ne pas comprendre cette jeune fille – qui se fige sous l’apostrophe – lorsqu’elle doute et renâcle à se plier à ce fonctionnement idiot qui condamne l’être humain à restreindre ses capacités, à nier ses dons et ses qualités pour passer dans les bons formats. Comment peut-on parler dans ce cas de liberté ? Comment peut-on être à ce point asservi et dans le même temps se targuer de représenter l’idéal de l’humanité éclairée, se poser comme unique représentant et défenseur du monde libre ? Mais je m’égare ! » finit-elle par admettre. A nouveau assise à son bureau Gabrielle termine, un ton plus bas : « Je n’aime pas mon époque, c’est pour cela que je préfère rester discrète, vivre en retrait le temps qui m’est imparti. Je regrette l’hypocrisie et le cynisme d’un peuple, mon peuple, qui s’est lancé à l’assaut de la matière pour la dominer, qui n’a de cesse depuis des siècles de fantasmer sur la technique et ses bienfaits, qui combat la nature au nom de la raison et qui, voyant les dégâts que cause cette folie minimise et masque la vérité ; c’est sûr que si nous devions admettre aujourd’hui que cette voie ne conduit nulle part il faudrait aussi revenir sur tous les crimes et les sacrifices exigés depuis pour avancer. Ceux qui pilotent ce progrès préfèrent continuer encore plutôt que de reconnaître enfin le massacre des amérindiens, des indiens et des aborigènes, la destruction massive des biodiversités végétales et animales, la pollution de la planète, l’esclavage, la colonisation et l’hégémonisme culturel occidental, l’impérialisme économique et le pillage des ressources naturelles sur lesquels ce progrès s’est construit. Niant la portée de leurs actes ils promettent encore à qui veut les croire que l’avenir radieux est pour bientôt et pour tous, à condition bien sûr que l’on suive encore la route droite et propre qu’ils nous font construire à travers une nature qu’ils qualifient d’hostile et sauvage nous convainquant d’élever de tous côtés des grillages pour nous protéger de ses mystères, pour nous empêcher de nous y aventurer car nous pourrions nous y égarer, nous y perdre … Mais comment peut-on encore leur faire confiance ? Comment peut-on encore accepter de participer à un projet si grotesque, si inconscient, porté par des gens qui méprisent la nature, qui méprisent l’autre et sont égocentriques comme on pouvait être autrefois géocentrique ou anthropocentrique ? » L’adolescente a fini par s’éclipser. Gabrielle paraît maintenant triste et démunie, à nouveau elle reste seule à formuler sa révolte. « C’est sans doute l’ignorance qui est la cause de tout ; ou tout du moins la curiosité, l’attention et la compréhension qui peut-être, peuvent mener à la paix. Hélas, si le gouvernement des hommes et de la cité demande de l’abnégation, de la compassion, des connaissances en différentes matières, du détachement, du désintérêt pour les affaires et surtout le goût de la vérité, ces qualités sont écartées aujourd’hui au profit d’une bonne présentation, d’une diction claire et martelée, d’un attachement aux valeurs quantifiables et d’un intérêt pour l’économie de marché. Les gouvernants ne sont plus visionnaires ni poètes, ils gèrent le bien public. Le projet commun n’est ni révolutionnaire ni utopique, il s’efforce de satisfaire la majorité sans trop froisser les minorités. En définitive, la grande entreprise occidentale consiste à transformer les matières premières naturelles en produits de consommation, pour que chaque inter-médiaire puisse vivre de ce trafic. A un bout de la chaîne il y a des ressources épuisables qu’il faut gérer et distribuer à chaque contingent de travailleurs, à l’autre il y a des consommateurs qu’il faut séduire ou manipuler pour qu’ils absorbent en rythme les articles fabriqués. Ceux qui travaillent sont ceux qui consomment et vice-versa, d’autres supervisent le tout et en organisent les flux. Et ces aiguilleurs omnipotents disposent à leur convenance non seulement de la matière, de l’énergie et de l’espace disponibles sur cette Terre, mais aussi du temps de celles et ceux qui la peuplent. Ils peuvent bien négocier et lâcher du lest s’ils y sont contraints, mais pour rien au monde ils ne renonceront au privilège divin de contrôler une planète quand leurs prédécesseurs se contentaient d’un fief ou d’un royaume. » Un instant elle reste suspendue, comme perdue dans l’écho de sa phrase puis son regard glisse doucement jusqu’à accrocher un titre dans le journal du matin : Des surfaces sacrifiées

Une enquête révèle le taux de rentabilité du mètre carré dans la capitale : deux secteurs sont épinglés.

En comparant la surface occupée par une activité et les profits qu’elle dégage, on arrive à de biens curieux résultats. Ainsi, c’est la banque de courtage télétop qui emporte la palme avec près de 17o millions de ¥€$ de bénéfices annuels, pour un espace de travail limité aux 227 m2 entièrement dédiés aux cerveaux électroniques les plus puissants de leur générations. Sur cette toute petite surface en plein quartier moderne, on traite chaque année 2,3 milliards d’opérations diverses, qui concernent les quelques 84572324 clients de cette banque. C’est le record absolu en matière de rendement à la surface.

En fin de tableau on trouve deux secteurs publics : les bâtiments municipaux et les ateliers populaires. Tous deux génèrent des profits ridiculement bas comparés aux surfaces qu’ils utilisent. Il faut en effet savoir que près de 34% de la surface totale de la capitale est encore propriété d’Etat. Malgré le très net besoin d’extension des domaines résidentiels et commerciaux, des milliers de mètres carrés sont encore voués à des activités qui perdurent par habitude plus que par réelle nécessité. La question sera d’ailleurs abordée en conseil municipal, où l’on devrait discuter d’un remaniement spatial dans les mois à venir.

les minima –

« Quelle connerie ! Mais quelle connerie ! » Falières relit la lettre et ne peut s’empêcher de jurer. « Putain mais c’est pas vrai, qu’est-ce qu’il leur prend, ils ont pété les plombs ou quoi, c’est n’importe nawak ! » Un silence tendu règne dans le bureau. La lettre passe de main en main, chacun la lit ou la survole mais tous savent ce qu’elle contient. « Qu’est-ce qu’on fait ? Qu’est-ce qu’on fait, qu’est-ce qu’on fait ? Quelqu’un a une idée ? La presse, on a qu’à prévenir la presse ; ils oseront pas nous virer devant les caméras … Mais elle s’en fout la presse … Elle fera un sujet bidon qui passera inaperçu et puis basta ! On peut quand même passer quelques coups de fils. Vas-y si tu veux mais ne t’attends pas à un miracle : va falloir qu’on se démerde. »

La petite troupe sort pour laisser Hélène et Ludo téléphoner. Dans le couloir attendent déjà des peintres et des comédiens qui ont cessé leur travail dès que la rumeur d’une mauvaise nouvelle arrivée ce matin par la poste eut fait le tour des ateliers, alors, devant l’inquiétude et la curiosité de chacun, pour calmer les commentaires et les injures montantes Yvan décide de livrer le courrier en assemblée. « Allons dans la salle blanche : je vous lis ça vite fait, annonce-t-il avant de plonger vers les escaliers de marbre de l’ancien grand hôtel. Deux étages plus bas, il déboule dans le hall avec une horde débraillée et hurlante aux trousses : le vacarme étant destiné à avertir le collectif que quelque chose se passe qui concerne tout le monde. En bas leur arrivée effraie un peu les visiteurs venus chiner les expos, puis finalement ils applaudissent. D’un geste engageant appuyé par une mimique de comploteur Yvan les invite à les suivre, il attend quelques instants que tout le monde s’installe puis commence :

de : la mairie à : l’association ‘ L’étendard populaire ‘

Le 08 juin

Objet : Réaménagement du quartier des Tiers.

« Je viens par la présente vous faire état de la décision prise par le dernier conseil municipal. Dans un souci d’amélioration de plan d’occupation des sols du quartier, nous envisageons la création d’un axe entièrement dédié aux transports en commun reliant l’avenue du Commerce à l’esplanade des Regards. Il ne vous échappera pas que le tracé prévu scinde en deux le bâtiment que vous occupez et qui accueille aujourd’hui les Ateliers Populaires. Nous sommes donc contraint de récupérer ce local municipal qui sera réhabilité. Toutefois, pour que ne disparaisse pas un lieu de création artistique si prisé de nos concitoyens, nous vous proposons un relogement dans un espace qui reste à définir. La première tranche des aménagements du quartier étant prévue pour novembre de l’année prochaine, nous espérons que ce délai de cinq mois sera suffisant pour organiser votre déménagement. Je reste à votre disposition pour envisager avec vous un relogement dans les meilleurs conditions possibles, et vous prie de recevoir dans l’attente, mes plus sincères salutations.

signé : Monsieur Le Blaze, conseiller du maire aux affaires culturelles. »

Un tollé ponctue la fin de la lettre. « Ils nous prennent pour des cons ! On va pas se casser comme ça ! Et puis c’est quoi ce plan de relogement dans un espace à définir ? Comme si le métro et les bus ne suffisaient pas à desservir les Tiers, c’est un prétexte ! »

Les Ateliers Populaires dont il est question, sont des espaces publics dans lesquels les intégrés peuvent venir consacrer un partie de leur temps libre à une activité artsistique. Il en existe plusieurs en ville dans différents quartiers et chacun est dédié à un domaine particulier : arts plastiques ou numériques, musique et danse, théâtre, … Celui des Tiers ne se distingue pas tant par sa spécialisation que par ses utilisateurs et son fonctionnement. Car son existence remonte à la création même des ateliers populaires, elle est liée à la lutte qu’il avait fallu mener alors pour que l’état consente à céder des espaces dans lesquels pouvaient s’organiser librement des activités extra-salariales. De cette époque il reste quelques traces, comme une auto-gestion relative du lieu, et surtout, une population d’usagers solidaires et complices composée presqu’exclusivement de minimas. On appelle ainsi celles et ceux qui ne travaillent que les neuf heures hebdomadaires requises pour conserver le statut d’intégré. Faire partie des minima peut-être vécu comme un handicap car cela revient à se tenir en équilibre précaire sur le dernier barreau de l’échelle sociale et celles et ceux qui subissent cette situation sont souvent prêts à tout pour décrocher un job quelconque de quelques heures qui repoussera d’autant l’instant fatidique de leur relégation hors réseau. Cependant, une minorité parmi la minorité des minima voit les choses autrement. Soit parce que ces individus préfèrent ne pas servir un système perçu comme injuste et destructeur, soit parce qu’ils ont la vocation, le goût de créer, qu’ils se sentent animés d’un feu intime et autrefois sacré qui les jette sur les chemins d’une quête impérieuse et singulière, ceux là délaissent sans regret le confort matériel et la reconnaissance sociale pour passer leur temps à peindre, jouer, rêver, étudier ou sculpter : ils suivent alors leur propre voie, leur propre évolution. Ils sont ainsi quelques dizaines à venir chaque jour dans cet immeuble que la mairie souhaite maintenant récupérer, tous travaillant à des sous-tâches ingrates qui les maintient dans le système et jouissant par ailleurs d’une liberté de temps qu’ils occupent volontiers à de menues recherches et distractions qui donne à leur vie un semblant de sens, et les tient éveillés. Il ne faut pas croire que la société accepte facilement un tel lieu, autogéré par des usagers qui refusent de participer à l’effort constant qu’elle réclame pour perdurer ; il a fallu que ces espaces non productifs soient gagnés, préservés de justesse à la voracité des plus-values, cela s’obtint par la lutte et cela prit du temps.

L’histoire des Tiers’At : les ateliers du quartier des Tiers, a débuté dans une usine désaffectée proche du centre dont les hangars abandonnés étaient à ce moment là occupés par des clandestins, non-intégrés et clochards pour qui le lieu était un refuge, une planque, un abri. Une bande de plasticiens, en rade d’atelier pour travailler à l’aise, s’installèrent d’abord dans un coin, amenant avec eux toiles et chevalets, de la matière et des idées. Ils étaient jeunes, animés d’une furieuse envie de refaire le monde et comptaient mener dans ce lieu propice les expérimentations préalables. D’abord ils aménagèrent l’espace disponible en un vaste atelier collectif puis l’idée d’ouvrir le lieu au public pour des expos, concerts et performances s’imposa. D’autres artistes venus du théâtre de rue, de la danse et de l’électro vinrent les rejoindre jusqu’à ce que doucement, l’endroit évolue de squatt dur en une fabrique expérimentale dans laquelle se tissaient à l’envie histoires personnelles et aventures créatrices, sans cadre formel ni hierarchie. Dans cet état d’invention, de réaction permanente qu’ils entretenaient, chaque instant était dense et plein. Le temps pouvait bien filer, chacune de ses minutes résonnait juste et en écho l’avenir se fabriquait tout seul sans angoisse, nourri de toutes parts par les vivants qui vivaient là ou passaient pour participer. Ce qui s’y faisait n’avait lieu qu’une seule fois car c’est bien ainsi que se déverse la vie : en torrent, sans retours ni redites. Et tant d’intensité conjuguée finit par rayonner, attirer du monde. Cette spontanéité devenant rare, partout le profes-sionnalisme froid et rationnel gagnant du terrain, le côté amateur, système D et bidouilles que ces sauvageons adoptaient suscita la sympathie. Sans publicité ni tapage l’endroit devint peu à peu un lieu de rendez-vous pour rêveurs et noctambules, grandes gueules et vrais pirates. On y croisait aussi bien la crème acide de la gauche que les extrêmes restes de la punk attitude qui s’encanaillaient ensemble dans des vernissages-expos-concerts-performances dé-cousus, mais toujours réussis. Puis cette période sauvage et débridée où la folie et l’inspiration chamanique menait la danse s’estompa, pour laisser place à plus de matûrité, plus de gravité aussi. Car pour durer les autonomes devaient s’organiser. Plutôt qu’attendre et devoir se défendre, ils décidèrent de porter sur la place public les espoirs insoupçonnés ou ignorés que leur initiative avait suscité et pour cela ils fondèrent un collectif et rédigèrent un projet. C’était le seul moyen pour eux de continuer l’aventure même si cela les obligeait dorénavant à s’approcher des côtes civilisées, à naviguer en eaux troubles et mettait leur frêle embarcation à portée de tir des canons impeccables de la norme. Ce projet est comparable à une immense installation, un collage collectif composé de l’univers singulier de chacun des participants dans lequel la mise en commun des énergies individuelles pour créer ensemble un courant novateur, devient la démarche et l’oeuvre elle même. Ainsi la quête de l’espace public et politique dans laquelle ils s’engagaient n’était que la revendication émergée d’une réflexion plus diffuse qui visait à démontrer que la société elle aussi est multiple, et qu’en réaction à la lente uniformisation rassurante à laquelle on assistait il restait encore quelques îlots de résistance où les particularismes pouvaient s’exprimer et produire du sens ensemble. Et le fait que ce soit des minima qui se chargent de porter cette idée n’est pas anodin. Car si le système tolère que certains individus ne participent au théâtre social qu’en service minimum, l’étape suivante consiste à accepter que celles et ceux qui font ce choix sont autre chose que des fainéants ou des incapables. On peut décider de réserver l’usage de son temps et l’emploi de son énergie à d’autres fins que la production de richesses. L’étude, la réflexion, la recherche personnelle, la création, l’invention, la composition sont autant d’activités gourmandes en temps et peu productives qui pourtant nourrissent la société d’une substance bien plus primordiale que la publicité, la révélation médiatique, les serments politiques ou l’exhibitionnisme télévisuel. Mais il faut peut-être du temps pour comprendre cela : ce temps dont seuls les minima disposent. En revendiquant l’existence d’ateliers de création ouverts à toutes et tous, en centre ville, des lieux dans lesquels évoluer à son rythme et se concentrer sur des activités non soumises à résultat, des lieux d’échange de savoirs et de compétences, de rencontre entre artistes, entre artistes et publics, entre publics, des espaces préservés de la compétition, les artistes enthousiastes et déterminés s’embarquaient dans un ambitieux projet, difficilement défendable devant les décideurs-en-cravate quand il est porté par des non professionnels de la profession, des individus réservés et hirsutes qui n’ont pas suivi le stage qualifiant approprié ni même obtenu au préalable la licence d’organisateur de spectacle. Lorsqu’ils envoyèrent leur prose aux institutions concernées la réponse fut immédiate : les hangars qu’ils occupaient furent rachetés et détruits jusqu’à ce qu’il ne reste plus de leur utopie pirate qu’un seul bâtiment, trop étroit pour contenir l’énergie générée. Par la fenêtre, les bidons à grillades, le mobilier de récup et les murs peints avaient été effacés pour être remplacés par le nouveau décor d’une résidence surveillée, sécurisée par son mur d’enceinte coloré d’un joli parement de briquettes roses. Ils durent se résoudre à partir mais cela n’entama pas pour autant leur fougue ; et pendant les quelques années qui suivirent un véritable ballet se jouait sur la place public, relayé par des médias gourmands de rebondissements : il suffisait que le collectif s’installe dans un lieu vide pour que le propriétaire débarque et réclame son bien. L’occupation durait le temps d’un procés, dont l’issue était jouée d’avance puisqu’aux yeux de la Loi il est un principe qui prévaut sur la liberté de création ou le droit au logement, un principe sacré par-dessus tout : celui de la propriété privée. Le jour même de l’expulsion les artistes partaient en convoi bruyant et festif vers un nouveau lieu, tout aussi vide de toute vie. Ils y déballaient à nouveau leurs cartons, reprenaient le travail en cours, vivaient là leurs histoires quelques temps, avant qu’un nouveau verdict ne les chasse. C’est pour faire monter la pression qu’ils agissaient ainsi. Pour prouver publiquement qu’il existait bien en centre ville des bâtiments prêts à accueillir de telles initiatives mais délibérément laissés en jachère par profit. Au fur et à mesure de ces : Expulsion ? Ouverture ! le collectif gagnait en expérience, prenait de l’assurance, rayonnait et attirait à lui de plus en plus de sympathie ; finalement, au bout de trois ans et autant d’occupations retentissantes, les décideurs locaux furent contraints de lire le fameux projet et d’admettre que celles et ceux qui le portaient étaient assez stables et organisés pour durer. La stratégie simpliste des commis d’office de l’état table souvent sur un effritement des implications. Selon eux il semble acquis qu’une telle cohésion, une telle énergie de groupe ne peut qu’être éphémère, vouée à sombrer doucement avant même d’avoir pu enchaîner quelques pas malhabiles. Dans ce cas comme dans d’autres, les personnalités locales de la culture et des petites affaires attendaient patiemment que cette histoire anarchique s’étiole doucement, s’éteigne comme un feu de paille pour ensuite venir sur ces cendres encore chaudes monter de toutes pièces un complexe culturel qu’ils auraient pu baptisé Palais de Kyoto ou Centre d’art du quai des Cèdres. Bien entendu le génial projet aurait alors bénéficié de tous les soutiens nécessaires, on l’aurait inauguré en grande pompe en déblattérant avec véhémence de l’intérêt sinon de la nécessité d’offrir au bon peuple un lieu d’expérimentation et d’action artistique. Des animateurs dûment formés auraient été chargé de distribuer des feuilles de couleurs et des crayons à chacun pour que se libèrent enfin les énergies créatrices en un feu d’artifice de formes et de matières, pour que le cadre et sa petite famille puissent venir là se prendre pour des créateurs, tous les jours de 10 heures à 21 heures, sauf le lundi. On aurait confié la gestion du lieu à une société d’économie mixte dans laquelle auraient pu siéger les entreprises privées susceptibles d’être intéressées par le marché ainsi créé et chacun aurait pu y écouler : qui ses stocks de peinture bon marché, qui son papier sans chlore, qui ses outils multimédia. Dans un tel contexte les expositions n’auraient pu présenter que des travaux réalisés sur place, de préférence de qualité médiocre afin que les autres utilisateurs du lieu puissent se convaincre qu’il n’est pas bien difficile d’en faire autant. On aurait à l’occasion invité des professionnels pour donner des leçons et le personnel encadrant aurait pu être recruté au lance pierre parmi les déçus de Distrait-Land ou les étudiants des Beaux-Arts. Certains élus et leurs complices sont capables de tels détournements de bonnes idées ; lorsqu’une une initiative menée par des non-initiés fonctionne il est tentant de la torpiller pour ensuite la reprendre à son compte. Et un tel temple tout entier dédié à la culture populaire peut faire fantasmer car c’est le genre de jouet qui peut être doté d’un budget de fonctionnement phara-onique, d’une part car le bien être de la population le vaut bien, d’autre part car les partenaires privés sont gourmands en subventions publiques malgré leur discours libéral. Le gouvernement local associé à cette farce aurait même pu se vanter de développer une politique culturelle ancrée dans la réalité et proche du quidam, ce quidam qui vote et qui réclame. Mais le collectif entré en résistance était assez soudé et inventif pour ne pas tomber dans les pièges d’une récupération si grossière. Et de fil en aiguille arrivea une époque charnière, l’époque de tous les possibles pour un lieu de tous les possibles puisqu’il fallait élire un nouveau maire pour la cité. Les électeurs, un peu distraits, découvraient parmi les prétendants au trône municipal un parachuté venu de la droite, et un fils d’immigré venu de la gauche. Le premier, introduit par le précédant maire pensait atterrir en douceur dans un siège douillet qui devait lui servir de tremplin pour une carrière nationale. Le second, issu du milieu associatif faisait figure d’extraterrestre annonçant à la population incrédule l’arrivée aux affaires d’êtres venus d’un autre monde. Il fallait l’être motivé-e-s, pour tenter de porter la voix des anonymes jusque dans la Salle des Illustres. Au centre de ce tableau dépassait la moustache d’un homme de gauche, qui doit aussi être un homme de goût puisqu’il il réussit au second tour à recomposer un espoir black, blanc, beur, rose et vert d’éviter le parachuté. Hélas ce fut finalement peine perdue. La logique conservatrice fut plus forte que le rêve novateur et le paysage politique garda sa couleur, et sa fadeur. Néanmoins, deux mois avant le premier tour des élections l’audace des artistes fut de taille et remarquée. Comme des F.T.P. libérant leur capitale régionale, ils avaient cette fois-ci investi le siège – vide – du gouverneur pour marquer le début d’une époque nouvelle. On aurait pu titrer cela « Coup d’état artistique ! » ou « Les artistes prennent le pouvoir !? » mais la presse se contenta de relater en gras la visite des politiques qui, en hommes de terrain, allaient à tour de rôle au devant de ces nouveaux acteurs culturels pour écouter et promettre comme ils l’avaient déjà fait et tel qu’il est d’usage en pareille circonstance électorale ; chacun d’eux prit bien soin toutefois de ne pas s’égarer dans les couloirs de qui restait quand même un squatt. Quelques heures à peine après l’ouverture des grilles du garage qui donne sur la rue de Temz, l’ancienne préfecture s’était animée et les derniers mohicans de St-Cyp avaient barré ferme le gouvernail pour accueillir à leur bord de nouveaux apaches, de nouveaux artistes et d’autres chercheurs. Depuis, le navire suit son cap bercé par le rythme régulier des soirées théâtre et des scènes ouvertes, des apéro-vidéo et des projections de films, des après-midi spectacle pour enfants, des expos et des vernissages, des week-end de concerts et de performances mixtes, des préparations de manif et des soirées de soutien. Et même si ce n’est que depuis cette dernière occupation très médiatique qu’ils ont acquis une certaine notoriété : gage de la respectabilité nécessaire pour enfin négocier, c’est leur persévérance et leur ouverture sur le monde qui a su au fil des années entretenir le rapport de force avec les autorités. Ne cessant d’affirmer que leurs occupations n’étaient pas une fin mais un moyen de montrer que la ville manque simplement d’espaces de liberté, le collectif avait toujours invité les habitants à passer leur rendre visite ; et lorsque de très nombreux individus, très différents, non seulement viennent mais affluent à chaque occasion, ces mêmes autorités sont forcées d’admettre qu’il se passe quelque chose qui leur échappe, quelque chose qu’aucun programme politique ne crée plus : l’engouement populaire, la faculté de faire naître du rêve, de l’espoir. Et cela les trouble d’autant plus lorsque cela émane d’individus non habilités, non formés, non destinés à cela. Alors qu’eux-mêmes passent de longues années à étudier les mécanismes de ces sursauts populaires, alors qu’ils ont l’argent et le pouvoir, la culture et le savoir, ils ont du mal à admettre que ce soit du peuple lui-même que jaillissent ces joies spontanées, ces éveils de conscience. D’ailleurs intrigué par la multiplication de ces cas d’autogestion réussie, le gouvernement de l’époque avait dû se résoudre à demander une étude nationale sur le sujet. Parce que l’histoire des Ateliers n’était pas isolée et peu à peu un réseau de soutien mutuel s’organisait : il était temps que l’état assimile cette nouveauté s’il ne voulait pas se voir dépassé par des initiatives anarchiques certes, mais bel et bien probantes. Un émissaire éclairé s’est donc vu chargé par un ministre curieux de faire le tour de ces nouveaux territoires de l’art. De ses enquêtes et observations in situ un rapport fut rédigé dont voici un passage : « Les expériences étudiées sont d’une extrême diversité, par les origines, par les modes d’organisation, par la présence des différentes disciplines artistiques, par le rapport entretenu aux productions, aux populations, aux collectivités publiques, aux marchés et, bien sûr, par la taille de chaque projet. Cette diversité est une caractéristique et un attribut essentiel, qu’il convient non seulement de conserver mais également de cultiver. Toutes ces expériences sont le produit d’un contexte local qui les qualifie. Elles proposent des expérimentations qui ne sont pas des modèles alternatifs globaux. » *

Il paraît que ce discours a ravi le secrétaire d’état au patrimoine et à la décentralisation culturelle à qui le rapport était destiné. Son titre même annonçait le sort réservé à ces friches, squatts, laboratoires, fabriques et autres usines à vocation artistique : si c’est dans un contexte local qu’elles s’inscrivaient, c’étaient bien aux collectivités locales de s’en occuper. Le gouvernement s’ôtait ainsi une indélicate épine du pied en laissant le soin à des commissions locales ad hoc de mener des négociations avec ces sécessionnistes atypiques. Il évitait de la sorte tout débat de fond qui aurait pu défriser les brushing à l’assemblée car il ne fut pas question de légiférer pour déclarer recevable, par exemple, l’occupation temporaire ou définitive de bâtiments inoccupés, murés, délibérément rendus inhabitables par leur propriétaire pour se les garder sous le coude en attendant que les prix du mètre carré s’envolent. Aucun débat sur le sujet ne fut même évoqué. On n’envisagea nullement non plus de s’interroger, sur ce désir grandissant dans la population jeune de conserver l’usage de son temps plutôt que de travailler et consommer. On préfèra ignorer la révolution sociale qui émergeait de ces gesticulations malhabiles et on refila le bébé aux acteurs locaux qui se plaignent bien souvent, il est vrai, de la fonte de leurs compétences. Dans la foulée, et sous la pression de la préfecture, les institutions culturelles de la région et du département furent priées de voter des budgets de fonctionnement et la mairie elle même consentit à céder trois bâtiments de son parc immobilier dans trois quartiers de la ville pour créer les Ateliers Populaires, dont les Tiers’At. Ailleurs dans le pays, une procédure similaire intégrait d’autres lieux, fabriques et squatt artistiques : le tout fut présenté comme un nouveau continent à explorer, un archipel de liberté et de création composé par ces nouveaux territoires de l’art. La lettre de Le Blaze arrivée ce matin là remet en cause l’existence des Ateliers du quartier des Tiers et quelqu’en soit l’origine et le but, il est à craindre qu’après plusieurs années de trève elle ait pour conséquence de déclencher une nouvelle vague d’actions spectaculaires.

Alex –

Loin de cette agitation Alex roule en camion. L’habitacle s’enfle des rafales du vent, il pleut des cordes et il s’efforce de suivre la route abîmée, à peine marquée qui s’efface encore sous le déluge ; il roule doucement et garde un œil sur la pente qui plonge à pic vers la vallée sur sa gauche : c’est là qu’il va. Bientôt si tout se passe bien il sera au sec, il pourra faire du feu et se réchauffer, pour l’instant seule sa clope peut quelque chose pour lui alors il la rallume. Tout autour, le paysage est brouillé, barbouillé d’eau ; depuis midi la pluie tombe sans discontinuer, elle l’enveloppe comme un manteau protecteur, une couverture qui le rend invisible. Alex aime autant naviguer de la sorte à l’abri des regards car même s’il n’y a pas grand monde dans ces montagnes une mauvaise rencontre est tout de même possible. Depuis les événements Alex est un non-intégré : il vit en dehors du système. A l’époque il avait vingt-deux ans et plus de dettes que de patrimoine. Pourtant pas grand chose : un peu d’énergie électrique, un ou deux loyers de retard : quelques babioles qui ne mettaient personne en péril mais il n’avait pas non plus de métier, pas de plan de carrière et peu d’ambition alors il paraissait difficile qu’il s’en sorte. Alex préférait passer son temps à militer, il s’était engagé pour la paix et le désarmement, pour l’auto-détermination des peuples autochtones, pour une autogestion locale et une mondialisation humaniste, il participait pour cela à des actions symboliques non violentes, des occupations, des boycotts, bref, la commission qui examina son cas préféra lui couper les vivres et toute chance d’intégrer la nouvelle société. Comme des milliers d’autres à l’époque il commença par perdre sa carte universelle : avalée dans une borne, puis ses données personnelles furent bloquées à tout accés non autorisé ; alors incapable de mettre à jour ses différents pointages il fut peu à peu exclu de tous les services. Jusqu’à ce que son appartement soit reloué et que plus aucun guichet administratif ne le répertorie sur ses listes. Une fois non-référencé il n’existait plus aux yeux du système et de ce fait il pouvait difficilement prétendre à quoi que ce soit. Il ne lui restait plus que son camion et l’envie de fuir au plus vite ce piège kafkaïen. C’est ainsi qu’il s’est retrouvé à vivre hors réseau, en compagnie des militants qu’il avait cotoyés et qui comme lui, avaient dû s’exiler après une mésaventure semblable à la sienne. Ensemble, les anciens compagnons de manif avaient formé un temps une petite tribu nomade, un convoi de cinq véhicules qui se déplaçait au gré des besoins, des envies. Tous étaient jeunes, habitués à une vie urbaine et confortable, lorsqu’ils se sont retrouvés livrés à eux-mêmes, ils durent d’abord retrouver des instincts archaïques que la sédentarisation avait enfouis au fil des siècles. Sans machine ni robot, sans prothèse technique moderne, les jeunes gens habitués à ne faire aucun effort physique purent constater que le confort tant encensé avait fait d’eux des êtres assistés, essoufflés, raides et affaiblis. Il repensèrent à nos ancêtres, qui étaient peut-être sauvages mais épanouis, bien campés sur leurs jambes, le plexus ouvert et le souffle ample et songèrent qu’en comparaison les hommes modernes ont les épaules voûtées, les membres anémiés ; ils masquent leur difformité sous des vêtements plastiques mais semblent contrefaits avec leurs gros estomacs posés sur des jambes molles, incapables de les porter plus loin que le parking. C’est à croire qu’à mesure que la technique progresse, nos facultés humaines déclinent faute d’être sollicitées. Pourtant ce retour forcé vers un état de nature n’était pas vécu par Alex et ses compagnons comme une punition mais plutôt comme une libération ; les nouveaux nomades firent de leur sort un jeu, dans lequel ils représentaient les héroïques résistants, les vrais humains qui vivaient à nouveau dans une nature amie en se gardant d’une société artificialisée qui évoluait sous les cloches asseptisées qu’étaient devenues les villes, toutes peuplée d’intégrés automatisés. Eux ne s’aventuraient qu’à la lisière des banlieues, par groupe de deux ou trois pour voler du carburant ou récupérer quelques déchets issus de la société consumériste. Ces opérations étaient risquées mais vitales pour préserver leur autonomie de mouvement car l’essentiel de leur temps s’écoule dans la campagne, dans les montagnes. Là il n’y a presque personne et ceux qui y vivent ne se sentent pas très concernés par les impératifs de croissance ni par le spectacle imposé. Les troubles et les exodes successifs causés par les événements avaient laissé de nombreux villages fantômes, des champs non récoltés, des vergers à l’abandon. En récupérant des céréales stockées dans des silos, en cueillant les fruits et les légumes qui avaient poussés malgré tout, ils purent survivre pendant une année au cours de laquelle leurs étapes ne duraient jamais très longtemps tant ils vivaient dans la crainte d’être repérés et persécutés par une répression armée prête à tout pour les éliminer. Or peu à peu ils durent se résoudre à reconsidérer leur situation ; car nul ne les pourchassait, la société intégrée les ignorait et cette résistance invisible menée par des fantômes n’intéressait personne. Ils étaient bel et bien seuls, incapables de bousculer l’ordre établi par cette majorité bien pensante qui les avait chassés de sa mémoire, ils étaient devenus transparents : fuir devenait superflu. Alors un soir après le repas, ils se demandèrent s’ils n’était pas temps de se poser pour construire quelque chose. C’est Pierre et Valérie qui les premiers évoquèrent cette possibilité. Tout les deux ont été élevés ensemble par toute une troupe de théâtre de rue. Leurs parents avaient senti le battement d’aile du papillon et en prévision de la tempête à venir ils avaient opté pour une occupation sensée de leur temps : ils crachaient du feu, jonglaient et déambulaient à dix mètres du sol au lieu de nourrir le système. Bien sûr à l’époque, ceux qui croyaient dur comme fer à la réalité des marchés et de la télé se foutaient de leur gueule, ils passaient, au mieux pour des saltimbanques modernes, les amuseurs bariolés d’un public ignorant, mais ce choix de vivre délibérément en marge s’avéra salvateur car quand ça a commencé à déconner les liens solides qu’ils avaient tissés en sillonnant l’Europe des squatts et de la rue servirent de base au premier réseau d’orga-nisation parallèle. L’un et l’autre n’ont toujours connu que la liberté, ils sont conscients de ce que cela signifie et savent d’ailleurs à merveille disperser alentour la force et l’amour qui les animent. Alex les admire un peu, il n’a qu’à les regarder vivre et rire pour se persuader que l’humanité persiste et résiste à l’assaut des ego. Des êtres préservés sont capables en toute innocence de reproduire et transmettre les comportements de bon sens qui font désormais défaut à un intégré de naissance. Leur couple représentait dans le groupe la possible continuité d’un mode de vie préservé. Mais à l’opposé de cette promesse idyllique en un avenir originel conçu par des amants joyeux au fond d’un jardin, lucide quand à l’état dans lequel se trouve le décor de cette jolie allégorie se tenait Jean, qu’un parcours plus cahotique rendait plus pessimiste. Plus âgé qu’eux il vivait son sort comme la grande aventure de sa vie, lui se foutait éperduement des intégrés et de leur vie merdique, un beau jour il avait tout perdu : femme, enfants, boulot et ça l’avait comme soulagé. Il avait d’abord survécu en ville, dans la rue, puis au bout de six ans de galère il était tombé sur les bonnes personnes : un petit groupe d’autonomes qui vivaient de manière clandestine et ne se se retrouvaient que pour de ponctuelles opérations de propagande. Lui, refusait d’emblée de reproduire les schémas d’une organisation sociale qu’il faudrait imanquablement établir une fois que tout ce petit monde vivrait en communauté. Le débat s’engagea donc.

« On ne peut pas continuer à errer comme ça, c’est usant et ça sert à rien. Je pense qu’on devrait se poser, commença Valérie. Mais c’est pas ce qu’on voulait. On a toujours dénoncé la sédentarisation comme le début de la fin. Si on se pose, faudra s’organiser pour cultiver la terre, faudra qu’on travaille. En moins d’un an je parie qu’on retombe dans les mêmes travers que ceux qu’on a quitté ! Ecoute Jean, tu préfères continuer à bouger au hasard, sans but ? On peut s’en donner un. On a qu’à décider d’aller vers la mer, ou bien vers le sud : le système n’est pas encore tout à fait implanté là-bas. Et une fois au sud ou à l’est, on se retrouvera en terrain inconnu et pas plus avancé que maintenant. Tu préfères te retrouver bloquée ici, dans une baraque en ruine obligée d’attendre que ton blé pousse pour becter ? Tu n’y as pas pris goût à cette liberté ? On va, on vient, on a rien donc on a pas peur de perdre quoi que ce soit ; une fois que tu auras un toit au-dessus de la tête tu voudras qu’il soit plus grand ou plus solide, tu … Valérie l’interrompt : « On est peut-être assez malin pour inventer un mode de fonctionnement qui ne reproduise pas les erreurs passées. On est pas nombreux et on se connaît quand même bien, je pense qu’on est capable de s’organiser et de se dire qu’on déconne quand on déconne. Non ? Aujourd’hui oui, … peut-être. On est sûrement prêts à tous faire des concessions pour s’entendre mais dans quelques mois, ou quelques années les problèmes surgiront. Et si c’est pas nous, c’est nos enfants qui en hériteront. » Jean poursuit : « On ne voulait pas participer au théâtre du monde et maintenant on ouvre une nouvelle salle ? Alors on s’est menti jusque là : on voulait pas jouer à leur jeu parce qu’en réalité on voulait nous-mêmes être les metteurs en scène. On ne refusait pas les règles, on rêvait d’imposer les nôtres plutôt que de subir celles des autres !? Dans ce cas, d’accord organisez votre nouveau monde avec vos lois et votre autorité, établissez vos règles et vos sanctions je préfère continuer seul à errer comme tu dis, sans toit ni loi parce que c’est comme ça que je suis vraiment moi-même. Pierre prend alors la parole : « On n’oblige personne à quoi que ce soit. Tu présentes les choses de façon un peu trop tranchée à mon goût. Regarde : on peut très bien trouver un hameau, quelques maisons abandonnées. Avec un puits ou un cours d’eau à proximité, des terres arables et pourquoi pas quelques arbres fruitiers et une forêt pour le bois de chauffage. Bon, imaginons qu’on trouve un endroit comme ça, un peu idéal en apparence mais nos ancêtres n’étaient pas cons et ils ont dû installer leurs villages sur de bons sites. Donc il doit en rester. Après, on va pas vivre ensemble vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Chacun sa maison, chacun son lieu de vie, son espace intime. On peut s’entraider pour retaper les bâtiments, les rendre à nouveau viables et puis basta après à chacun de s’organiser dedans. Pour ce qui est de bouffer, on devra cultiver la terre c’est vrai, mais rien ne nous empêche de continuer à aller et venir à l’occasion. Ce qu’il nous faut c’est une base, un endroit paisible dans lequel on se sente bien pour nous épanouir et élever nos enfants. Si tu veux continuer à bouger, Jean, rien ne t’en empêche. Tu seras toujours le bienvenu et si dans tes déam-bulations tu tombes sur des trucs intéressants comme du métal ou des outils tu peux penser à nous. Le propos n’est pas de s’enterrer, le but est juste de se poser pour avoir un repère, une base, une racine commune, un arbre sous lequel parler, un feu à entretenir. Oui je comprends bien. Ce sont peut-être les mêmes mots produits par le même raisonnement provoqué par la même situation du nomade qui doute. C’est millénaire. Et je suis bien forcé de voir que l’humain ne saura jamais plus vivre simplement là où il est, au rythme de la nature, suivant le vent ou les troupeaux. Je dois être en retard de quelques générations. Je marche avec vous bien sûr, je vous suis jusqu’à ce que vous soyez posés ensuite je verrai bien ce que je fais. »

Après cette discussion, la petite troupe s’était mise en quête d’un lieu adéquat et c’est en montagne, au bout d’un chemin escarpé qu’ils avaient découvert une bastide en assez bon état. Des quelques maisons accrochées au rocher, seules les toitures semblaient avoir souffert du temps, du vent et de la neige. Ils récupérèrent sur les bâtiments les plus abîmés ce qu’ils pouvaient pour aider à sauver ceux qui tenaient encore debout et parvinrent à remettre en état quatre maisons ainsi que l’école, qui servirait d’espace commun. Ensuite ils s’occupèrent du canal de briques qui dirigeait vers la fontaine l’eau d’une source voisine et enfin il se mirent à défricher les terrasses du versant sud. Déjà les cheminées avaient été remontées et s’animaient de fumées : signe manifeste que l’humain est installé là. Jean était resté le temps de participer aux travaux puis il avait préféré repartir ou plutôt continuer. Seul, il avait mis le cap au sud, au delà des montagnes qui les abritent et promit de revenir les voir. Pourtant, chacun eu le sentiment au moment de son départ que son voyage serait sans retour comme si, en balayant d’un geste l’occasion de s’établir Jean renonçait à toute pause dans une ultime course de fond qui le mènerait jusqu’à son terme. Lorsque Jean les quitta, Alex perdit un ami, un semblable plus âgé qui lui prodiguait des leçons de vie. Sans se couper du groupe il décida tout de même de s’établir un peu à l’écart, dans une sorte d’étable, située au bout du village sur le flanc de la montagne. De là il pouvait voir au loin ce qui entretiendrait ses instincts de nomade contrarié, né dans un monde sécurisé et cadenassé lui qui rêve toujours d’être ailleurs juste pour retrouver quelques temps ce sentiment perdu de la liberté d’être soi-même dans une nature bienveillante. Au printemps suivant, Alex ne put s’empêcher de repartir. Il explora d’abord les alentours immédiats, les vallées voisines et puis s’aventura jusque de l’autre côté de la barrière naturel formée par le relief. A chaque escapade il découvre encore aujourd’hui de nouveaux arbres fruitiers, des coins à champignons, des sources ou des abris. Pendant que les autres travaillent la terre et réinventent l’artisanat, lui parcourt chaque chemin, pose des pièges et s’enfonce dans les bois d’où il ramène des noisettes et des lièvres. Son rôle est d’ailleurs vital pour la petite communauté qui respecte son silence et son détachement. Il va et vient, reste peu à la bastide semblant ne pas s’inquiéter de ce qui s’y passe, en réalité, il se protège des liens trop intimes, persuadé que s’il participe de trop près à la vie de ses compagnons le moment viendra où il devra prendre parti pour l’un contre un autre. Pourtant cette liberté qu’il s’accorde, si cruciale pour lui n’est possible que s’il a du carburant. Et même si le moteur de son bahut est assez vieux pour rouler au rouge* il est bien obligé de redescendre dans la vallée de temps en temps pour rendre visite à Oscar, le ferrailleur. Un peu garagiste, un peu récupérateur et très dégourdi, Oscar sait où se procurer légalement le précieux carburant qu’il refourgue au compte goutte, mais pour Alex, il a toujours quelques bidons de côté. Ce n’est pas qu’il soit particulièrement philantrope, Oscar, plutôt gastronome. Il aime les plaisirs de la chair, le gibier et les poêlées de morilles alors quand le camion jaune et rouge se gare dans la coure il a les yeux qui pétillent et la salive qui fuit, car c’est pour lui l’annonce d’un ravitaillement salvateur qui saura le remettre d’aplomb et soigner son embonpoint.

Il pleut toujours lorsqu’Alex déboule en ville, la nuit est presque tombée, personne n’est dehors, seuls quelques rideaux s’agitent à son passage car les pénuries de carburant fossile sont telles que les vieux véhicules deviennent aussi rares dans les endroits retirés qu’au temps des premières tractions. Sans traîner, Alex file jusque chez Oscar.

« Salut Alex, ça gazouille ? Pas mal et toi ? T’as les papilles en deuil en ce moment ? Comme toujours avant ta visite. J’ai juste tiré un faisan imprudent qui passait par là. Mais il est digéré depuis longtemps. Qu’est-ce que tu m’amènes ? Tu as du jus ? Bien sûr, je t’aime trop pour t’oublier ; y en a dans la cave : trois bidons de quarante litres. » Les deux hommes font quelques pas vers la maison mais Alex se ravise. Il tire la porte latérale du camion, sort une caisse en bois qu’il tend à Oscar. « Tiens, ouvre. » Oscar a une tête d’enfant gâté qui reçoit son premier cadeau depuis des années. Il soupèse d’abord la caisse, semble apprécier et lance un petit sifflement. Il a si hâte d’en découvrir le contenu qu’il sautille jusqu’à la maison où Alex le suit de loin, lui laissant quelques minutes pour découvrir seul son butin : Oscar est un pudique. Lorsqu’il entre à son tour, la table est recouverte, Oscar commente et hume chaque ingrédient avec passion. « Deux lièvres, oui, hum ; et des truites ? des truites, dis moi mais … des écrevisses ! Incroyable, ah t’es précieux toi ! Des champignons, oui, cèpes, nonnettes, bolets, et … des morilles aussi ? C’est bien ça les morilles … Oh … ! Terrible. Et quoi d’autre ? Des fruits, oui c’est pour Madeleine ça, elle fera une tarte, ou de la gelée … ça là ! … des groseilles, des petites fraises toutes rouges … des pommes, des … et c’est tout ? » Il replonge dans la caisse. « Non encore de la volaille, des haricots. Mais dis donc où t’as trouvé ces bocaux ? Ça pousse pas dans les bois ça ! Ça vient d’une vallée voisine, je les ai troqués. Comme le fromage. Le fromage ? non ! » En effet, il sort une petite boîte scellée qu’il ouvre laissant s’échapper une forte odeur d’amoniac : du chèvre, à point pour sûr. Oscar s’empresse de refermer le couvercle et continue son exploration, il sort encore du pain, de la saucisse et des petits pâtés puis il lève vers Alex un regard embué, plein de reconnaissance. Sans attendre les remerciements Alex sourit et d’un signe montre la cave. « Oui, oui, oui, va les chercher ; non, je t’accompagne, je t’aide à les monter. T’es vraiment un as toi. Des écrevisses, quand même … et ces truites en papillotes avec des patates. Ou plutôt non, juste grillées sur de la braise de sarments, je crois qu’il en reste… » Les deux hommes remontent avec les bidons. « Et les vides ? Oui, dans le camion. Tu restes un peu ? Tu veux boire un coup ? Une poire, ça te tente ? Ou un café chaud avant de reprendre la route ? Non, je te remercie. Tu salueras Madeleine. Porte-toi bien, Oscar, toi aussi t’es précieux … bon, je repasse dans quelques temps. T’as envie de quelque chose ? Non, non, fais comme tu le sens, ça va toujours … t’es sûr que tu veux pas un café ? Merci, je file. Je ne suis pas trop dans mon élément ici, tu sais bien. Oui, oui … je comprends. Bonne route, fais attention. Salut ! » Alex redécolle et quitte la petite ville. Toujours aussi humide il reprend le chemin des hauteurs mais bientôt il bifurque dans un sentier boueux. Là, à quelques dizaines de mètres de la route une masure délabrée l’attend : c’est un de ces nombreux refuges qu’il visite régulièrement pour s’assurer qu’il y a bien dans un coin du bois sec et une cheminée en état de marche. Il descend du camion un matelas de laine et un duvet, quelques victuailles et une casserole avant de s’installer dans la petite pièce aux murs de pierres. D’abord il allume ce feu tant attendu. Pour se réchauffer il ôte sa veste mouillée et se colle au plus près des flammes. Il reste là un moment puis lorsqu’il est sec, ou presque, il prépare à manger. Oscar a eu droit au meilleur, il ne lui reste pour se caler ce soir qu’un petit pâté de lapin et du pain complet accompagnés de noix, d’une poire et d’un œuf dur. Alex mange en silence, assis en tailleur près du foyer il ressemble à un ermite qui vivrait loin des humains pour mieux comprendre l’humanité. Puis une fois son repas terminé, il sort une carte qu’il étudie avec beaucoup de minutie. Cela ne l’enthousiasme pas d’aller en ville mais il a une livraison à faire et du matériel à récupérer ; alors pour éviter de perdre du temps une fois sur place il se remet en tête le plan du centre urbain. Les yeux fermés il se passe le film complet de son intrusion en milieu hostile, comme un pilote de rallye ou une skieuse de slalom qui file et recommence gommant à mesure les zones d’ombre sur le parcours. Après quoi il s’allonge et passe un bras sous sa tête en guise de coussin. Fasciné par les ombres projettées par les flammes Alex se laisse aller à la rêverie lorsque lui revient un poème que Jean citait parfois en de pareilles circonstances lorsque toute la petite tribu installée au plus près du feu, se préparait à dormir.

En ballade à trois sauvages au bout demain, la plaine et les tipis, l’amitié troc-machin et les rapports de bains. En route pour l’aventure nature, mère de tous les vices serre-joints, servis sur plateaux d’argent gravés de tête et de diamants. En malmenant les sons on oublie sa maison pour se retrouver en camion, convoi particulier des déambulateurs hard-core. Au café-punch ils proprient les lieux de fête, malgré les têtes à képi qui craignent pour leur paroisse. Pour expliquer il faut bouger la danse-transe aux allouettes dans un matin tripé aux couleurs de Lune cassée. Pas évident pour des gens bien rangés dans leur boîte à boulot, ménagés par leur femme et raillés par leurs enfants rangs d’oignons.

Antoine –

En arrivant ce vendredi matin à la cité administrative, Gabrielle est nerveuse. Elle n’a pas fermé l’œil de la nuit. Sa chef de service l’a convoquée pour neuf heure ce qui n’est pas bon signe, il est très peu probable qu’elle la félicite pour son travail ou qu’elle lui annonce une quelconque amélioration. Lorsque cette entrevue arrive, c’est bien souvent la dernière.

« Bonjour ! Bonjour mademoiselle. Asseyez-vous. … Voilà, je voulais vous entretenir d’un sujet délicat, qui peut-être ne vous fera pas plaisir mais il s’agit d’un remaniement global. Toutes les équipes municipales sont touchées, vous n’êtes pas seule dans ce cas. … oui ? Et bien, voilà … le conseil municipal, alerté par une enquête récente, elle a paru dans les journaux, cela vous dit peut-être quelque chose ? … Non ? Bon et bien … il est vrai que certaines administrations comptent moins de quatre personnes par décamètre carré et cela porte préjudice, d’une certaine façon, à l’ensemble de la fonction publique car, en définitive, c’est beaucoup de place qui n’est pas, ou peu utilisée, alors que cela pourrait servir. Ah !? … Oui, et en quoi cela me concerne-t-il ? Et bien il faut resserrer les rangs. Il faut faire de la place où on peut et tasser où c’est possible. Le but est de gagner de l’espace … Pour quoi faire ? Comment ça pour quoi faire ? Et bien parce que l’espace manque pour des tas de choses et surtout, il est anormal, un peu injuste que certains soient privilégiés. Voyez-vous, à un guichet par exemple, l’employé occupe moins d’un mètre carré, eh bien il peut génèrer énormément de profits sur cet espace réduit. Ailleurs, certains disposent de plusieurs dizaines de mètres carrés et produisent moins. Ah. Où ça par exemple ? Comment où ça ? Et bien, … je ne sais pas moi … voyons … dans un hôpital il y a des dizaines et des dizaines de mètres carrés occupés par les lits des patients. Toute cette surface est finalement inutilisable, improductive. Alors en serrant un peu les rangs on gagne de la place pour faire autre chose d’un peu plus productif. Est-ce que vous me comprenez mademoiselle ? A vrai dire plutôt mal … je ne vois pas où vous voulez en venir. Et bien voilà, à partir de lundi vous partagerez votre bureau avec un documentaliste qui déménage pour laisser un peu de place à d’autres. Il faudra prendre vos dispositions et lui préparer un espace de travail adapté à ses besoins. Attendez … Excusez moi … mais est-ce qu’il vient avec son fauteuil et sa table ou devrons-nous faire un roulement ? Ecoutez ne soyez pas insolente, vous verrez cela avec lui, en attendant rangez vos affaires et accueillez le avec le sourire, c’est maintenant votre collègue. » Ah le mot honni ! Le couteau planté dans le dos de Gabrielle et la fin de sa tranquillité : collègue. Devra-t-elle finalement elle aussi supporter la présence d’un collègue ? Finies les observations depuis la fenêtre, finies les divagations, les égarements … Elle est furieuse. On la met devant le fait accompli, on bouleverse sa vie d’un claquement de doigts, tout cela pour céder aux sirènes de l’absurdité technocratique. Qui donc est à l’origine d’une étude aussi stupide ? Qui donc veut s’accaparer l’espace public pour en faire une vaste zone rentable ? Elle avait bien lu cet article mais sans imaginer un instant que cela puisse la concerner. D’un geste rageur Gabrielle claque la porte et file ouvrir sa fenêtre. Elle respire un bon coup et aussitôt tousse tant l’air du jour est vicié ; alors elle ferme les battants avant d’arpenter la pièce de long en large. Ainsi, il faudrait qu’elle fasse de la place ? Et pourquoi ne pas la faire carrément la place ? Soudain, Gabrielle ressent le besoin urgent de partir loin d’ici, quitter la ville et sa promiscuité ; elle se sent prête à donner sa démission pour recommencer quelque chose. Après tout elle s’en fout de tout ça, ce qu’elle souhaite c’est juste vivre sa vie en évitant de s’impliquer dans l’oeuvre de déshumanisation globale. Elle est intégrée de fait, de naissance : jamais elle n’a fait allégeance au système ni signifié son intérêt pour lui, elle ne se sent pas obligée de s’investir dans un projet de société illusoire et marchand. Elle pourrait aussi bien tout plaquer, laisser tomber son boulot, son appart et aller vivre ailleurs, quelque part où l’air est sain, où il n’y a pas de collègue ni d’enquête idiote ni de chef stupide. Rêveuse, Gabrielle se retrouve à nouveau devant la fenêtre. Dans la vitre, son reflet est comme gommé, effacé par la poussière de ce bureau étriqué. D’abord elle fait apparaître ses yeux en ôtant du bout des doigts deux touches de poussière. Son diplôme n’est valable que dans la fonction publique pour exercer des activités liées à la communication. A présent ses cheveux et son front sont visibles. Si elle quitte son poste sans motif valable elle sera fichée pour refus de mission de service public : un abandon de poste, un crime de lèse-société, plus jamais elle ne pourra retravailler pour la collectivité. D’une virgule elle débage le côté gauche de son visage. Quand à obtenir un travail équivalent dans le privé ce n’est pas si simple … Et puis le côté droit. Elle devra repasser des examens et se retrouvera tout au bas de l’échelle hiérarchique. Maintenant elle peut observer d’elle un reflet net. La seule solution qui lui reste pour partir c’est de demander sa mutation mais s’il est vrai que tous les services sont touchés par cette lubie productiviste … cela reviendra au même ; pourtant elle pourrait tenter quelque chose … qui atténuerait son sentiment d’impuissance. Se détournant, Gabrille décide finalement de ne pas travailler de la journée. Elle emballe quelques affaires personnelles, entasse dans un coin du bureau les dossiers en cours et range l’unique étagère. C’est bien suffisant pour accueillir le nouveau venu et d’ici là, autant poursuivre ses réflexions. Que les services publics soient ainsi malmenés l’agace. Ils sont déjà soumis à la loi du marché, on les a déjà réduits au strict minimum et il faudrait encore que ce qui reste d’espace public soit sacrifié ? C’est tout de même rageant. Déjà ont pratiquement disparus les bancs publics et sur ceux qui restent les amoureux se trouvent maintenant séparés par un accoudoir central, conçu pour empêcher que les non-intégrés s’allongent pour y dormir. Dans ce monde que Gabrielle observe depuis son poste, les seuls lieux autorisés pour s’asseoir quelques instants au soleil sont les terrasses de café. Là, on peut. Pour justifier sa présence on est obligé de consommer mais ailleurs, posé sur des marches une bière à la main on n’est plus un intégré qui se rafraîchit mais un marginal qui zone. Gabrielle en voit parfois sur la place. Ils se posent au pied de la fontaine, qui pourtant déborde pour chasser ces intrus et leur manège anime la rue quelques minutes, jusqu’à ce que les brigades municipales viennent les déloger. Sans doute vont-ils ailleurs, trimballant leurs chiens et leur barda vers un coin plus tranquille, alors la rue s’éteint de nouveau, le silence se fait. Un jour si ça continue, la rue elle-même sera privatisée. Il sera défendu d’y stationner sans raison valable et les non-intégrés seront chassés. Il n’y aura plus de place pour ceux qui refusent de jouer le jeu, la ville sera vidée de sa vie, abandonnée au béton qui condamne la végétation, aux tours qui masquent le ciel. Pourtant Gabrielle est prête à croire en un grand changement, une révolution qui viendrait bouleverser les esprits. Mais les esprits sont absents. Ils n’habitent plus ces corps sophistiqués, ils n’animent plus aucune transe spontanée. Gabrielle plonge ses mains dans ses poches, elle reste plantée là, éperdue devant sa fenêtre. Soudain elle entrevoit avec un peu d’effroi que sa vie jusque là s’est limitée à une analyse continue du milieu extérieur, comme pour le saisir sans y prendre part. Elle se contente du rôle de spectatrice, spectatrice du monde et de la vie des autres, des vies qui passent sur son bureau ou par la fenêtre … Quel rôle agréable ! Qu’il est aisé de commenter, de juger ce qui se fait tout autour, critiquer, s’en moquer ou se plaindre lorsque soi-même on ne fait rien. Quelle situation confortable ! Et pour ne pas participer on est capable de tous les stratagèmes, on invente toutes les ruses, on trouve tous les prétextes qui permettront d’échapper encore quelques temps à l’action pour se contenter d’observer et commenter le monde, seul ou en clan. Gabrielle est seule. Elle regarde seule, elle commente seule, elle analyse et cherche seule et l’arrivée imminente de quelqu’un dans son microcosme précipite les choses car ce qu’elle redoute le plus au monde est de devoir agir à découvert ; elle sait qu’alors elle risque de livrer sur elle-même autant de détails révélateurs que pourraient interpréter un observateur de son accabit.

Le lundi suivant daté du 9 juin, elle arrive en retard. Il ne lui tarde pas de rencontrer ce collègue que déjà elle déteste. Il brise son habitacle, il vient bouleverser ses habitudes et ses rêveries, cela suffit pour le rendre suspect à ses yeux. Gabrielle s’installe à son bureau, elle place ses lunettes comme une protection devant ses yeux et attend l’entrée de celui qui doit maintenant partager sa vie. Elle attend ainsi, stoïque sur son siège, raide et déterminée à lui faire un accueil glacial mais la scène ne se déroule pas comme convenu, les minutes s’égrainent sans que jamais l’acteur n’entre. Au bout d’une demi-heure, Gabrielle se lève et ouvre la fenêtre. Se pourrait-il qu’un brusque changement ait différé la venue de l’importun ? L’administration soudain clairvoyante aurait-elle fini par admettre que les causes de cette intrusion sont idiotes et déplacées ? Y aurait-il un changement de dernière minute ? N’osant appeler sa chef de service pour en avoir le coeur net Gabrielle se résoud à reprendre son travail. Elle se réinstalle à son bureau, allume l’écran et tente de retrouver le fil de sa rédaction. Mais le flou de la situation l’empêche de se concentrer : comment pourrait-elle être sereine ? Alors à nouveau elle se lève et file vers la fenêtre. Pendant tout le week-end elle s’est préparée à la confrontation, pendant deux jours elle a imaginé différentes situations et envisagé les attitudes à adopter pour être sûre de rester calme et maîtresse d’elle même, à présent elle s’énerve et bientôt si rien ne se passe elle pourrait bien décider d’aller faire un tour. Il est près de onze heures. A midi moins le quart Gabrielle s’apprête à sortir quand sa chef de service entre sans frapper. « Et bien, … vous êtes seule ? … Monsieur …. n’est pas là ? Non, je n’ai vu personne. Je sors déjeuner, j’ai perdu la matinée et je crois que j’ai besoin de prendre l’air. Un instant, comment se fait-il que … Vous permettez … » Gabrielle tente de partir mais sa supérieure est si dépitée qu’elle a besoin de s’en prendre à quelqu’un. « Non, non, non, il faut d’abord éclaircir cette histoire. Ce n’est pas normal et nous devons faire un rapport. Une matinée de retard, ce n’est pas sérieux, nous devons faire quelque chose ! » Un ange passe. « Que comptez-vous faire ? demande Gabrielle. Nous devons en référer, je ne suis pas contente et cela ne se passera pas comme ça. A moins qu’il ait une bonne raison d’être en retard, nous verrons bien, mais en attendant nous allons rédiger un rapport circonstancié. » C’est alors qu’on frappe à la porte. Puis on l’ouvre et un jeune homme apparaît, sûr de lui et débraillé. « Bonjour, je suis Antoine …, je cherche le bureau des biographies … … Est-ce que c’est ici ? … Oui c’est ici, cela fait trois heures que nous vous attendons, avez-vous un motif valable pour expliquer votre retard ? Un premier jour en plus ! Et bien répondez ! Vous êtes madame ? Je suis madame … , votre chef de service ; et je vous prierais de répondre à ma question. Ah oui je vois, alors c’est avec vous que je vais travailler » dit-il en s’adressant à Gabrielle. « Je ne voulais pas vous mettre dans l’embarras mais j’ai été retenu. Il n’y a pas de mal poursuit-il à l’attention de l’autre, je m’installerai cet après-midi et je resterai jusqu’à six heures au lieu de trois. Cela nous laissera le temps de faire connaissance. » Gabrielle ne répond pas, avant que la cheftaine ne reparte à l’assaut elle s’éclipse pour déjeuner. A son retour une heure plus tard, tout est calme. Antoine est seul, debout devant la fenêtre, il semble l’attendre. « C’est vous, dit-il sans se retourner. La vieille peau est intraitable, j’en suis quitte pour le rapport. Mais je m’en fous » lâche-t-il en pivotant. Un instant ils s’observent puis il reprend. « A vrai dire, j’ai bien failli ne pas venir du tout, j’avais autre chose à faire que de me perdre dans les services pour trouver ce placard. Car ils me mettent au placard. Enfin, sans vouloir vous vexer mais quand même, là j’ai bien la preuve que le boulot d’enquêteur public ils s’en tapent. Tout comme des biographes. Ils finiront par nous supprimer, enfin nos activités : cela n’intéresse plus personne, ça ne véhicule que des idées, ça ne rapporte rien. C’est ridicule mais il faudra bien qu’on s’en accommode ; moi je m’en fous : je suis en service minimum. Et vous ? Je fais quinze heures par semaine… Cela me suffit. Ainsi vous êtes documentaliste ? demande Gabrielle. Oui, j’aime bien chercher les tenants et les aboutissants, les détails et les liens invisibles. Je lis tout, je regarde tout, j’écoute et j’accumule : c’est mon boulot. Mais je ne fais pas que cela dans la vie, les recherches historiques sur la reine Victoria ça m’amuse un moment : combien de tasse de thé buvait-elle par jour, quelle marque de lingerie portait elle ? Ce sont des sujets futiles, vulgaires me direz-vous mais qui m’ont pourtant été soumis. L’analyse des conséquences et des répercussions des accords de Bretton Woods sur l’économie mondiale au siècle dernier, c’est beaucoup plus pointu, plus rare aussi comme demande. Je fais ce travail uniquement pour conserver mon statut d’une part, et peut-être aussi pour la mention sur la carte d’autre part. Avec mon accréditation j’ai accès à une foule de renseignements inédits, ça peut être intéressant. C’est mon petit privilège en quelque sorte, mon arme secrète. Et vous, c’est quoi votre arme secrète … votre privilège ? Jusqu’à présent, c’était ce bureau et sa tranquillité. Il va falloir que je trouve autre chose. Je vois. Et d’ailleurs, comment nous organisons-nous ? Vous, vous avez des visites … Oui. Et vos horaires ? … Je travaille le lundi de 9 heures à midi et puis dans la semaine en fonction de mes rendez-vous. Il y a Iris : la pointeuse. Est-ce que si je viens le matin cela vous dérange ? Et bien … Je veux dire, si je viens chaque jour sauf le lundi, et uniquement le matin … oui … Si vous prenez tous vos rendez-vous l’après-midi, nous ne nous gênerons pas. Ah, et bien oui, c’est une solution en effet mais … En plus, vous pourrez dormir plus tard. Oui mais madame … Quoi madame … Qu’est-ce que vous croyez ? D’abord elle va monter sur ses grands chevaux, elle va s’énerver et nous humilier pendant une demi-heure et puis elle verra bien qu’il n’y a pas d’autre solution alors elle fera semblant d’avoir eu l’idée. Nous on s’écrasera, elle, repartira fière et arrogante et nous foutra la paix. Je m’en charge, ne vous en faîtes pas. Regardons les choses en face : il n’y a qu’un bureau, qu’un poste de travail, s’il doit être occupé par deux personnes ça ne peut pas être en même temps, convenez-en. Oh mais je ne me fais aucun souci ! Votre discours est déjà prêt. La vieille peau finira bien par céder, vous l’aurez je n’en doute pas. » Gabrielle s’arrête, rougit, puis plonge dans ses poches à la recherche d’un mouchoir. Antoine est toujours à la fenêtre, tourné vers l’extérieur il semble pensif, absent. Puis très calme, comme de très loin il demande.

« Vous croyez aux signes ? Pardon ? Les signes, les coïncidences, les croisements, les trucs qui arrivent au même moment alors qu’ils ne viennent pas du même côté. Les points de maillage : les signes quoi ! Euh … Non. Tout ça c’est du charabia pour moi … Pourquoi, il y a quelque chose qui cloche ? Oui, enfin non. Pas vraiment. C’est toute cette agitation dans les bureaux. Cela nous touche nous … mais ça menace aussi les Tiers’At : les ateliers populaires du quartier des Tiers … vous connaissez ? J’en entends parler de temps en temps. C’est là-bas que j’étais ce matin. Nous avons reçu une lettre étrange de la mairie qui projette de nous déménager. Vous déménager ? Oui, les Ateliers sont installés dans un bâtiment public qui appartient à la mairie. Elle compte le récupérer soit disant pour construire « un axe dédié aux transports en commun ». Or cela arrive en même temps que ce remaniement spatial. On me chasse de mon bureau, on veut virer les ateliers, on dirait que la mairie fait le ménage dans ses services et dans son parc immobilier. C’est peut-être à cause de cette enquête. L’article parlait d’un remaniement spatial et les Ateliers Populaires sont concernés au même titre que tous les autres bâtiments publics. Quelle enquête ? Je ne sais pas qui l’a commandée, je l’ai lue dans la presse par hasard. C’est une étude sur le taux de rentabilité du mètre carré dans la capitale. Est-ce que vous l’avez conservée ? Je dois pouvoir la retrouver … mais cela ne vous dit rien ? souligne avec malice Gabrielle en allumant l’écran tactile. Antoine ne répond pas. Il s’installe à ses côtés, tout près d’elle. « C’était au début du mois de janvier, dans un quotidien … nous allons lancer la recherche sur Télétop, c’est une banque de courtage, la palme d’or du palmarès. » Gabrielle navigue jusqu’au site de la banque, puis elle clique sur communication et cherche à consulter la revue de presse. Comme elle s’y attendait, l’article qu’ils cherchent y tient une place d’honneur : la banque ainsi encensée ne pouvait faire l’économie d’un étalage narcissique. « Voilà, je vous laisse le lire. » Gabrielle se lève et s’éclipse pour jeter un coup d’oeil dehors. Antoine lit puis reprend. « Oui, ça explique tout ce mouvement, si une décision a été prise au conseil municipal nous en voyons aujourd’hui les effets : resserrement dans les services comme pour nous deux et déplacement voire suppression des Ateliers. C’est pas joli-joli. Mais une chose m’étonne : que feront-ils de cette place ? L’espace qu’ils récupèrent, qu’en feront-ils ? C’est un mystère … De toute façon, il y a là plusieurs choses à éclaircir. J’aimerais bien savoir ce que le conseil municipal a voté il y a deux mois … Je peux regarder, répond Gabrielle, c’est accessible. » Elle se réinstalle devant l’écran tandis qu’Antoine se lève : « … il faudrait aussi consulter le truc des cadastres pour voir si le tracé de cet « axe dédié aux transports en commun » existe réellement, si des plans sont déposés, si une offre publique a été faite auparavant. Il est sensé relier l’esplanade des Regards à l’avenue du Commerce … Voilà la mairie … On cherche quoi ? Un compte rendu de conseil municipal dans lequel il est question de remaniement, de réaménagement, de déplacement de personnel … Aux environ du mois de mars … Oui … » Gabrielle pilote son bolide à travers le réseau tel un ion en ballade dans des fibres musculaires. En un rien de temps elle est devant le bon rayonnage et d’un geste élégant elle tend à Antoine les compte-rendus citoyens des derniers conseils municipaux. « Mais ça remonte au mois dernier ! Il n’y a rien, il n’y a que le dernier, c’est stupéfiant ! Effectivement, le reste n’est pas répertorié. Peut-être est-ce une question de place … risque Gabrielle du bout des lèvres. De place ? Mais putain c’est une manie ! L’archivage prend de la place maintenant ? Alors qu’on a des cerveaux électroniques de giga-tonnes de mémoires, alors qu’on peut même créer sur le net un circuit de sauvegarde illimité en conjuguant la mémoire de chaque ordinateur connecté ; vous voulez me faire croire que c’est la place qui manque ? » Cette explosion soudaine de saine colère avait dû résonner car on frappe la porte deux fois, avant qu’une main brusque ne l’ouvre d’un coup. Armée d’un stylo, madame … entre et s’inquiète : « Quelque chose ne va pas ? Il y a quelque chose, j’ai entendu crier. Dites moi ce que … » Antoine la coiffe au poteau et se remet à hurler : « Et oui, c’est la place qui manque ! Comment voulez-vous qu’on s’en sorte ? Il n’y a qu’un écran, qu’un siège derrière l’unique bureau et une seule étagère pour les archives ; tout ça moi, ça me rend malade voilà, vous voulez mon rapport ? Votre rapport ? Comment, c’est moi qui fait les rapports, il ne … Non, non, non je vais faire un rapport moi aussi. A qui ? Vos supérieurs. Et pourquoi ? Parce que rien n’est prévu pour que nous puissions poursuivre notre mission de service public, ce qui nuit au public. Et comme il faut un responsable, ce doit être vous, si vous n’êtes pas fichue de trouver une planche et deux tréteaux avec une chaise du passé en paille tressée et un vieux moniteur à clavier, doit bien y avoir ça quelque part à la cave non ? » Sonnée, choquée comme groggy, madame … sort en silence, referme la porte et s’éloigne le dos voûté par le poids qui l’accable soudain. « Vous y êtes allé un peu fort non ? J’admet m’être emporté. Je ne voulais que l’amener à accepter notre petit arrangement d’horaires. Elle ne m’en a pas laissé le temps. Vous ne ferez pas long feu ici … » lâche Gabrielle. « Vous semblez déçue mais ne vous en faites pas, ils ne peuvent pas me sacquer plus qu’en me jetant dans ces buroubliettes. A propos de l’enquête, est-ce que nous continuons ? Je ne sais pas … Il est tard, je crois qu’il est l’heure de partir. Alors je n’insiste pas. Je reviens demain matin, vous n’avez pas de rendez-vous prévu ? Et bien si je ….. Je vous laisse, … j’irai directement à la mairie me renseigner, … merci pour le tuyau, … l’article … ça peut nous être utile pour contre-attaquer … » Tout en parlant Antoine s’est habillé, sa serviette sous le bras il salue Gabrielle d’un dernier sourire avant de disparaître en coup de vent.

l’indien –

A son tour, Gabrielle quitte le bureau. Elle marche un peu dehors pour s’aérer avant de monter dans la navette qui dessert les banlieues est. La journée qu’elle vient de passer l’a épuisée, vidée, par chance elle trouve une place assise et se laisse d’abord aller, tanguant au gré des tournants avant de s’abandonner tout à fait en position assise-avachie sur la banquette en plasticomorphe. Devant ses yeux comme sur un écran, les stations défilent et disparaissent. Porté par le mouvement son regard guette aux coins des virages, s’élance vers la moindre ligne de fuite, la tête de Gabrielle ballotte comme une bouée, dérive jusqu’à ce que son attention parvienne enfin à se fixer sur le chauffeur. Elle s’étonne de voir son dos, sa casquette vissée sur son crâne lisse et sa nuque maigre presque grise, car cela fait déjà bien longtemps que les cerveaux électroniques ont remplacé les chauffeurs biologiques. Le paysage qui court par la vitre sur sa droite s’est modifié, maintenant les immeubles sont plus clairsemés, le ciel surgit par endroit et puis bientôt le tram quitte la ville à vive allure, il s’éloigne du sol et s’élève. Inquiète, Gabrielle tourne la tête pour se rendre compte que le bus est vide : elle est seule avec ce chauffeur gris, dans un vaisseau qui prend le large par les airs. D’abord sans bouger elle l’appelle, elle crie pour lui demander où il va puis comme il ne répond pas elle se lève et remonte l’allée centrale. L’espace se dilate et se tord, le bus ondule, la route serpente, dehors le décor prend des allures de lacets de montagne dans lesquels le pilote peine et souffle à manoeuvrer tant la vitesse qui les propulse vers les sommets froids et déserts est prodigieuse. Avant de passer le col, il tourne la tête vers Gabrielle, lui sourit peut-être, en tout cas se lève pour la rejoindre à mi- parcours. Le bus flotte à présent dans des nuages blancs et fileux, sans bruit, sans à-coup. Tout près l’un de l’autre, Gabrielle découvre un visage derrière la nuque : c’est le visage ridé et taillé au couteau d’un homme marqué. Sa peau est cuivrée, son teint halé par le soleil naturel. Ses yeux bleus semblent se moquer d’elle qui a du mal à rester debout dans l’allée. Elle glisse vers la vitre puis tangue et chavire, elle est secouée comme un bouchon sous la douche et finie par être tellement bousculée par le vigile qu’elle se réveille en sursaut, au terminus du tram. Il parait qu’elle bloque le trafic par son flegme : elle doit déguerpir au plus vite si elle ne veut pas de problème. Le vigile est sûr de lui car le règlement permet de telles manières, c’est une question de sécurité du réseau : un seul engin qui stagne dérègle tout le système.

A ce moment là il est presque dix-neuf heures. Le ciel est couvert de nuages mauves. Antoine est aux Tiers’At au fond de la salle carte grise où a lieu une A.G. exceptionnelle provoquée suite à la lettre de la mairie reçue le matin même. Il regarde par la fenêtre, la hanche appuyée contre le radiateur et laisse son esprit suivre le vent qui souffle dehors, lorsqu’un bras maladroit le bouscule. « Hop pardon, … salut, Salut ! … Chuuut !! Donc, on a l’occasion de montrer notre détermination à défendre le droit à la création, on sait qu’ils veulent nous mettre de côté, on connaît leur position … Mais c’est pas vrai ça … Une seconde, attention, chacun votre tour … Oui, je disais que … Non, non, non, on peut pas laisser dire que ils veulent nous virer, c’est qui ils ? Attendez, attendez les gars, .. à tour de rôle la parole, à tour de rôle … Bon, Réno tu finis, puis Jeanne. En deux mots je dis juste qu’ici en centre ville on dérange, on est trop visible, trop accessible et cela peut contribuer à troubler l’ordre public, ça montre le mauvais exemple aux têtards du quartier et certaines grenouilles sont affolées à l’idée qu’il en existe encore des comme nous … Bouuh, Ah ah ah ah … Pop pop pop … bon, Jeanne à toi : Ouais, ben c’est vrai quoi, on dit toujours ils nous font ceci, ils nous font cela. Mais ils c’est global, c’est de l’abstrait. A chaque situation son il ou son elle, plutôt qu’un éternel ils qu’il faudrait combattre sans qu’on sache qui c’est. Bah, et c’est quoi les il ou elle ? … Attends, laisse la terminer. Chaque cas particulier met en situation des protagonistes précis, identifiables. A nous de les trouver et de nous rappeler à leur bon souvenir. Après tout, ils, comme on dit, nous filment dans les manifs, dans la rue et ailleurs, ils peuvent nous suivre à la trace si soudain nous dévions du tapis roulant qui conduit le monde occidental vers un avenir toujours plus rayonnant … Putain, tu t’embrouilles, je capte que dalle … Et tu proposes quoi ? De reformer Action Directe ? On enlève le conseiller en communication qui a pondu l’histoire … ou alors le dir. de cab. du préfet, le patron de Béton+ parce qu’il a décroché le marché de reconstruction ou peut-être le fabriquant du stylo qui a été utilisé pour signer les contrats ? Ah ! Ah ! Joli ! Ne perdons pas de vue que le délai court sur cinq mois et que nous devons visiter trois nouveaux lieux d’ici là. Et alors, tu crois peut-être qu’ils vont, pardon Jeanne, … ouais … qu’ils vont nous filer un endroit mieux que celui-là ? Quatre mille mètres-carrés au centre ville … tu rêves … ils veulent nous dégager ! D’accord mais ailleurs on aurait peut-être un accès extérieur, quelques arbres, de l’herbe et le ciel à portée de vue. C’est très poétique, mais tout ça ne nous dit pas quelle attitude adopter … quel est l’angle d’attaque, ou plutôt de contre-attaque ? » A ces derniers mots, Antoine sort de sa rêverie pour prendre la parole. « J’ai du neuf, un article qui a paru il y a quelques temps et qui nous a échappé. Il semble que ça ait un rapport avec notre lettre … si vous voulez, je le lis. » Il sort l’article et en entame la lecture. Pesant chaque mot, soignant ses effets il plonge ses camarades dans un émoi tel qu’ils resteront là à discuter des subtilités de la manoeuvre et des perspectives de représailles jusque tard dans la nuit. Antoine les écoute un moment mais ses pensées dérivent vers un continent plus doux que celui de la lutte : il songe à Gabrielle. Un instant il sourit sans objet et puis ses sourcils se froncent à nouveau pour suivre le débat pourtant, malgré ses efforts, les voix de ses camarades mêlées au brouhaha de la buvette le bercent alors il se lève, dit au revoir à Robert et retourne dans la rue. A présent le ciel est chargé de nuages sombres, il n’y a plus un souffle d’air, pas une brise. Il est plus de vingt heures trente et la fringale le prend, Antoine enfourche donc son vélo, puis sans se presser pour autant il redescend le boulevard circulaire. Par précaution, il a passé un masque de gaze stérile destiné à filtrer l’air qu’il respire. Tous les jours il entend que c’est ridicule, complètement superflu maintenant que les voitures sont propres et les usines sécurisées, on lui répète que les indicateurs de qualité environnementaux sont au vert, que la planète est officiellement sauvée grâce au système établi, que plus rien ne justifie cette attitude rétrograde … mais Antoine sait comme P.P.P.* sait, que si les nouvelles normes sont appliquées aujourd’hui c’est parce que des centaines d’accidents industriels ont déjà provoqué de quoi sérieusement vicier l’atmosphère terrestre. Cette précaution désuète préserve un peu ses poumons qui s’agitent et réclament de l’oxygène pendant l’effort du pédalage. A hauteur de Belleville il oblique sur sa gauche pour retrouver le canal latéral. La circulation y est moins dense et quelques arbres synthétiques très réalistes donnent un vague caractère impressionniste aux décors. Vu l’heure s’il veut manger, il est contraint de repasser par le centre : c’est là qu’il trouvera un resto ouvert ou quelque rapides repas à emporter. Mais s’installer dans un restaurant oblige à un rituel si téléphoné que cela lui donne la nausée avant d’entrer, il sait d’avance qu’il ne supportera pas les murmures suintant de lieux communs que l’on fait passer en avalant des mets surgelés … Quand à l’autre option elle est pire car elle le condamne à une bouffe prémâchée. De plus, manger seul devient suspect quand l’heure du théâtre permanent sonne le glas de la réalité individuelle. Dans cet état de représentation continue il s’agit d’être au moins deux : il faut un public à l’acteur, au comédien qui joue sa vie sur scène comme à table et il faut au consommateur un spectacle qui stimule son jugement critique, faute d’appétit. Bref, le dilemme surgit ainsi du quotidien alors pour ce soir, Antoine décide de suivre une troisième voie : il connaît un chawarma tenu par un ancien des Ateliers, de l’époque où c’était un squatt dur. Azzedine acceptera peut-être de lui préparer un truc à emporter, des bricks ou un tagine. Content de sa décision il pédale à donf et contourne sans se méfier la fontaine Jacques Héllule pour déboucher à toute berzingue sur les allées. C’est alors qu’arrive sur sa gauche, tous feux éteints, un camion qui roule prudemment certes mais cependant assez vite pour heurter Antoine si rien ne se passe. Les deux pilotes pilent ensemble, Antoine saute par dessus bord, roule par terre vers des buissons de thyms en entendant tout près de lui son vélo se faire écraser. Assez stimulé par l’adrénaline dégagée il se relève d’une roulade et fonce sur le camion bien décidé à l’allumer s’il tente de fuir. Mais celui-ci ne repart pas ; déjà le conducteur descend pour s’élancer au secours du malheureux : finalement c’est en se cognant d’enthousiasme que les deux hommes font connaissance. « Bordel mais c’est quoi lààà .. Tu m’fais quoi lààà ? Ta gueule, fait pas chier ! T’as rien ? Alors tu dégages. Mais où tu vas toi, tu délires ou … ?! » Puis Antoine se tait en découvrant la touche du chauffard. Il porte des jeans 105, des grosses groles de bidasse, un pull tricoté à la main et une veste de pompier récupérée dieu sait où. C’est sans aucun doute un hors-zone, un non-intégré, pour lui Antoine est un putain d’intégré, un minable qui vit dans le système et plie l’échine. S’il le prend en grippe il peut tout aussi bien le buter pour ne pas laisser de trace de son passage en ville. « Alors, tu dis ? T’as compris le topo, j’suis ici en loosdé tu captes ? Faut pas faire de vague … Ton vélo, il est p’t’être pas foutu … Regarde, y a juste la roue qu’est voilée, tu peux la remettre d’aplomb et puis tu retends les freins et c’est bon, allez, salut … encore un truc … t’inquiète pas, de toute façon t’as rien vu … tu t’es pris le trottoir, c’est trop con ça, vraiment maladroit, allez, à plus … salut … Attends, c’est pas grave pour le vélo, j’m’en fous … … mais … ? Mais … Et ben c’est que j’allais manger un bout et c’est pas à côté. Si tu peux me rapprocher c’est pas de refus. T’es gonflé, j’ai pas que ça à foutre. C’est où ? Arno Bern, derrière le port. OK monte, fout le vélo à l’arrière et magne toi.  » Le camion redémarre et disparaît dans une ruelle qui descend vers le fleuve, un moment les deux hommes se jaugent sans prononcer un mot.  » Arno Bern, c’est pas courant comme ballade pour un moutoneux. Alex émet un léger sifflement puis reprend. T’es dans quel bisness ? Aucun bisness, je rends visite à un pote. Et toi reprend-il, tu viens de l’extérieur ?  » Alex ne répond pas.  » OK, j’insiste pas. Mais tu sais y a pas que des moutons ici, on est quelques uns à se bouger. On court pas tous après les YES, y en a qui prennent le temps de vivre. Si on est là c’est parce qu’on y est né mais y en a pas mal qui seraient pas contre se barrer, se tirer loin d’ici … C’est comment la campagne ? Laisse tomber. Voilà, t’es arrivé. Te prends pas trop le chou mon gars, par contre si tu veux être utile j’ai un truc à te proposer. Dis toujours. Si je te confie quelque chose, est-ce que t’es capable d’aller le placer à l’endroit que je t’indiquerai ? Ça a pas l’air sorcier. » Alex sort alors de son sac une petite boîte en bois, sculptée et peinte à la main qu’il tend à Antoine. Celui-ci la prend et du regard interroge Alex.  » OK. Tu vois le parc Aratta ? Oui. Y a un tunnel piéton qui passe dessous. Je connais. Tu le prends en direction du sud et tu continues jusqu’au bout, jusqu’à ce qu’il rejoigne une piste cyclable. Tu suis cette piste sur trois cents mètre, là une passerelle enjambe l’autoroute. Tu comptes 9 fenêtres rondes en plexi du côté gauche et tu mets la boîte dans la dixième, dans le renfoncement, tu verras les hublots sont en hauteur. C’est tout ? Ce sera déjà énorme. Et quand dois-je faire ça ? Quand tu veux à partir de maintenant. Ce sera fait, tu peux compter dessus. Maintenant j’me casse. Ça va. A un de ces quatre peut-être.  »

Alex redémarre aussitôt, laissant Antoine sur le trottoir un peu pantois avec son vélo déglingué et sa boîte en bois. Il lui faut quelques secondes pour trouver le mécanisme, en faire pivoter le socle et découvrir … qu’elle est vide. Quand l’instant de surprise, teinté de dépit malgré lui est passé, il sourit : le message c’est la boîte. A lui de la déposer à l’endroit défini, quelqu’un d’autre saura interpréter sa présence. Il la fourre donc dans une poche et relève son vélo pour continuer son chemin à pied. Maintenant en résonnant sous son pull, les gargouillis de son estomac tordent le cou aux bonnes manières, plus question de passer prendre un taggine chez Azzedine il décide de rentrer directement chez lui, il se contentera d’un bol de thé et de quelques fruits. « Putain y a que moi pour tomber dans des plans pareils ! » Dans son bahut, Alex n’en revient pas. Il a évité une embrouille à deux balles : c’est déjà pas mal. Mais il a encore croiser le regard mi-inquiet mi-envieux de ces intégrés mal dans leur système qui fantasment sur les non-intégrés. Pour certains, les hors zone ont quelque chose de romantique, ils véhiculent et transmettent l’image du rebelle radical qui préfère mourir ou vivre exclu plutôt que de jouer ce jeu que tout le monde supporte. « Ils s’imaginent qu’on est des héros … Ça les fais rêver de se dire qu’eux aussi pourraient basculer, prendre le large et devenir l’un de ces pirates libres et sauvages. Mais c’est du flan, c’est des bouffons qui se font des délires en fumant un joint ou en buvant des bières et puis le lendemain ils retournent bosser, fatigués et raleurs mais soulagés d’avoir pu donner libre court à leurs illusions le temps d’une soirée au moins, faute de s’accorder la liberté pour de vrai. » Car la vie que mènent Alex et les siens n’est ni très sûre, ni très confortable. L’attention permanente, la tension permanente qui en résulte obligent l’esprit à rester constamment en éveil. Toujours en mouve-ment, devant apprendre de chaque situation et anticiper mille détails, la mécanique interne d’une tête de non intégré est obligée de suivre le rythme. Or notre société rationaliste se caractérise, entre autre, par une automatisation des schémas de pensée. Si le fil de nos pensées se déroule comme un vaisseau subtil qui se déplace à grande vitesse dans un réseau tressé de neurones interconnectés, notre manière d’agir actuelle favorise la destruction de ce fouillis pour construire à la place de belles autoroutes bien droites qui seront à même de transporter les désirs et les volontés vers ce qui est utile, rationnel, prévisible, prévu et acceptable. L’heure est au défrichage par le feu : si malgré le chamanisme, la magie, la foi et la psychanalyse l’esprit refuse de se livrer à notre compréhension d’humains orgueil-leux, nous le brûlerons pour construire sur ses ruines un monde, un rêve, une réalité montée de toute pièce par la mise bout à bout d’images stéréotypées, de situations préconçues, de dialogues entendus. Peut-être alors qu’un non-intégré commence par accepter ce foutoir innommable que constitue l’esprit. Le poète déjà a cette capacité de liberté temporaire qui lui permet d’inventer des images par les mots, d’évoquer sans rien dire ou de plaire sans se faire comprendre. Le fou la possède au plus haut point, lui qui se permet de vivre dans une réalité qui nous échappe tant elle est éloignée de celle que nous nommons normale. Sans être fous ni tous poètes, les non-intégrés sont obligés d’une manière ou d’une autre de faire confiance à leur inconscient. Tant de choses échappent à l’entendement qu’il est bon de vivre en paix avec cette part sombre qui fonctionne toute seule ; c’est une solution simple pour vivre en rythme avec le monde, avant de le quitter sans gloire ni trésor, sans en retirer d’autres avantages qu’une vie vraie et des sentiments sincères. Tout en marchant, Antoine pousse le vélo d’une main et de l’autre dans sa poche il se familiarise avec les creux et les bosses de la boîte. Parce qu’elle a été sculptée par quelqu’un du dehors et par ce qu’elle représente, cette boîte est comme une relique pour Antoine. Il imagine le type de tout à l’heure en train de travailler le morceau de buis patiemment avec son canif, jusqu’à obtenir la forme souhaitée. « Et puis il l’a peinte… c’est rare … et plutôt bien fait … J’ai plus eu à faire à un artiste qu’à un dangereux déséquilibré comme on nous présente d’ordinaire les non-intégrés. Remarque, je m’en doutais un peu … Bon par contre lui, solliloque-t-il en montrant le vélo, c’est pas le top. Je perds mon moyen de locomotion pour livrer une boîte vide, curieux troc tout de même … Enfin, ça fait toujours une aventure. Putain ça y est, il est presque minuit, ça craint. » Sur un immeuble en face, l’heure en cristaux liquides annonce en effet en rouge clignotant qu’il est près de minuit : l’heure du couvre-feu pour les intégrés actifs. Seuls les passifs : les donneurs d’ordre et les décideurs sont autorisés à circuler non-stop de jour comme de nuit. Accompagnés de leur coure personnelle de conseillés et d’experts, de créatifs, de poules de luxe, d’acteurs et de lolitas, d’amis mesquins et d’ennemis hypocrites ou l’inverse, d’hommes de main et de journalistes, ils naviguent de bars en hôtels et s’amusent parfois à taquiner les malheureux actifs qu’ils croisent lors de leurs virées nocturnes. N’étant pas dans son droit, un actif en difficulté n’a rien à attendre des flics et il arrive que de vrais bargeots se payent une partie de chasse urbaine pour tromper un chagrin d’amour ou laver une défaite professionnelle. A nouveau, Antoine pense à l’autre de tout à l’heure, bien à l’abri dans son camion prêt à tout, à se battre et tuer s’il le faut. Il le voit maintenant comme un chevalier blanc, discret, invisible, surgissant tout à coup de nulle part pour faire obstacle aux plans machiavéliques du chevalier noir. Peut-être que la ville manque de tels héros mais la toute puissance du mal ne semble-t-elle pas établie ? Ses yeux sont partout et ses oreilles entendent tout, rien n’échappe à sa méfiance et une simple hésitation est lue comme une insulte, une trahison à la confiance absolue que réclame le système pour perdurer … Pour l’instant c’est Antoine qui est inquiet pour son avenir. Il longe les rues les plus sombres, évite les grands axes, se perd et revient sur ses pas, bifurque, se cache avant de repartir. Bientôt il envisage d’abandonner son vélo pour filer se mettre à l’abri au plus vite mais déjà un véhicule blindé le double et ralentit. Une caméra le vise par un judas, sans cesser d’avancer il montre son vélo en ruine, hausse un peu les épaules et indique d’un geste sa direction. La voiture accélère et tourne plus loin. Antoine souffle et puis se crispe à nouveau en la voyant revenir face à lui. Elle reprend de la vitesse, se met à hurler des sirènes insensée, assourdissantes qui le tétanisent sur place. La voiture le frôle, l’oblige à s’effacer pour éviter le choc. A l’intérieur il lui semble percevoir au passage des rires, des rires insupportables typiques d’une inhalation de balloon. Les premiers détraqués de la soirée sont déjà défoncés et prêts à jouer, heureusement pour Antoine leur programme les appelle sans doute à quelque rendez-vous classés hip : ils disparaissent pour de bon. Quelques détours encore et il aura pour sa part rejoint le périphérique, ceinture urbaine qui délimite la ville et au-delà duquel les banlieues forment d’autres territoires. D’autres fiefs asservis. De l’autre côté, les passifs hésitent à s’y aventurer car beaucoup d’actifs restent dehors plus tard malgré les interdictions. Ils vaquent à de menues activités, des commerces d’appoint et l’animation gêne les chasseurs de proie. C’est donc sous un pont du tram qui sert de boîte à putes que se terminent enfin les sueurs froides d’Antoine.

Après un repas simple qu’elle prépare elle-même, Gabrielle baisse les lumières et allume une cigarette. C’est rare, elle fume peu et seulement de l’herbe douce. Elle apprécie la détente physique qui en découle et ce soir justement elle a du mal à s’apaiser. Le bain n’y a rien fait, son esprit est confus, ses sentiments trop contra-dictoires et son analyse de la situation reste embrouillée. La journée a été mauvaise parce que l’inconnu attendu a bien débarqué dans son bureau, dans ses rêves et dans sa vie sans que cela se passe comme prévu. Mais elle a aussi apprécié la tête dépitée de sa chef, d’un petit chef parmi d’autres matée par cet olibrius qui a un toupet incroyable. Cela causera des problèmes elle en est sûre ; et ça l’inquiète. Des représailles sont à prévoir, la pression va monter et ce genre de climat l’empêchera de travailler à ses biographies. Elle ferait mieux d’éviter cet Antoine si elle tient à sa tranquillité. Mais l’éviter parait difficile. Et puis cette soudaine agitation lui plaît peut-être. Elle voudrait bien savoir en quoi le sort des Ateliers est lié à celui d’Antoine et si le sien a quelque chose à voir dans l’histoire. Allongée sur le dos, la tête calée par l’oreiller Gabrielle fume dans le noir. Pour se protéger elle adopte en journée un caractère plutôt naïf et détaché mais la nuit ses doutes et ses angoisses réclament leur part d’attention. Chaque soir elle s’applique à reconstruire avec les histoires de sa vie une trame globale acceptable par son entendement pourtant, les fils et les bribes de ce tissu dense s’emmêlent et se tordent souvent en insomnies récurrentes. Ce soir, pour ne pas enclencher les mécanismes d’auto-analyse permanente Gabrielle se réfugie dans le songe qu’elle a fait dans le tram. Elle revoit le visage ridé et bruni par le temps du mystérieux chauffeur, son sourire et ses beaux yeux bleus blanchis par les embruns ou les glaces. Ensemble ils flottent dans l’ouate colorée du lit des nuages, Gabrielle est légère et souple comme le vent puis le bus les rapproche et les coupe de l’extérieur, le chauffeur est à sa place à l’avant, Gabrielle est sur les sièges du fond, elle regarde par la vitre arrière la ville qui s’éloigne d’elle, devient petite, petite, minuscule comme une tâche instable sur le paysage qui s’ouvre et s’élargit peu à peu. Pour connaître celui qui l’enlève et la sauve, elle entreprend de remonter le bus, comme on remonte une rivière. Elle lutte contre les flots mais ne parvient qu’à se maintenir à grande peine et d’un instant à l’autre elle risque de flancher, de se laisser aller au gré du courant qui l’entraîne déjà vers la fenêtre d’où elle tombe, et dans sa chute à travers champs, une image nette et très précise de l’homme indien apparaît : il l’accompagne, la calme et la précède puis ils glissent et il la dépose en ville, dans sa rue, juste devant sa porte. L’instant d’après ses muscles tendus se sont dénoués, dégagé des contraintes, libéré du poids de la raison son corps s’abandonne enfin, dans les bras de Morphée comme dans les bras d’aucun autre.

l’expulsion –

Alex est pour sa part parfaitement éveillé et même aux aguets. Il est trois heures du matin, son camion est à l’arrêt garé en marche arrière dans une ruelle des faubourgs sur le trottoir de droite, très près du mur de l’immeuble. Après avoir attendu comme ça quelques minutes il tire de l’intérieur la porte latérale du camion pendant que de l’autre côté c’est la fenêtre du rez-de-chaussée qui s’entrebâille.  » Sonnez les courants d’air. Faites donner l’exutoire. « * Après ce rapide échange verbal codé, les deux hommes font passer dans un sens quatre caisses en bois de la taille d’un pneu et dans l’autre dix sept tubes emballés faisant chacun dans les deux mètres. Puis ils se saluent et la fenêtre se referme. Alex prend le volant, il tourne la clef de contact mais seul un clic-clic lui répond. Il réessaie. A nouveau clic-clic. Le démarreur est collé ! Lorsque les charbons sont vieux et usés il arrive qu’ils se collent au lieu de tourner pour lancer le moteur. Alex hésite un instant. Il peut taper sur le démarreur, parfois cela libère les charbons mais il préfère ouvrir sa portière et mettre pied à terre pour pousser le camion dans l’axe de la rue, un peu en pente. S’il arrive à rouler et prendre de l’élan il pourra redémarrer en débrayant en deuxième. Les bruits singuliers de sa mésaventure ne doivent en aucun cas attirer l’attention, il risque gros s’il est intercepté de nuit dans ce véhicule saisi par la justice. Il a bien sûr pris soin de remplacer les plaques et la puce interne de son camion par des éléments de contrôle propres et équivalents, mais si jamais il est arrêté le subterfuge ne tiendrait pas longtemps. Ce camion est pourtant crucial, il navigue dans ce vaisseau spécial, il y tient et doit veiller à le conserver. Alex se plie et pousse de toutes ses forces sur le châssis de la portière ouverte. Rien n’y fait, il ne pourra pas s’en sortir de cette manière. Il braque le volant et va jusqu’à l’arrière du camion, du regard il cherche un appui et tombe sur un bélier d’acier comme on en voit maintenant soudé à l’avant des nouveaux modèles de voiture. S’il s’aide en s’appuyant là-dessus il y arrivera, tout à l’heure s’était presque ça, il ne manquait pas grand chose. Il se place donc dos au camion, face au bélier et pose un pied sur la bagnole qui se met aussitôt à hurler comme une vieille fille. Il force, il sent dans son dos le camion qui s’agite, qui prend de la gîte et finit par partir doucement, le volant toujours tourné. Alex bondit dans le même mouvement, il court jusqu’à la portière, s’accroche, se hisse à l’intérieur. En un éclair il a passé la seconde et lâché l’embrayage, le moteur rugit pendant que la courroie de l’alternateur parle en sirène avec l’alarme de l’auto, sans demander son reste Alex file, fonçant tous feux éteints dans ce quartier résidentiel. Comme les intégrés actifs sont sensés dormir ou du moins ne pas se déplacer, les rues sont désertes. Après un long parcours sur le boulevard circulaire il remonte sans encombre les faubourgs en direction du nord puis il se dirige vers l’extérieur de la ville qu’il n’atteindra qu’après avoir franchi le barrage des Récollets. Cette zone de contrôle est comme la porte nord de la cité fortifiée et ceinturée qu’est devenue la ville. L’entonnoir est encore à vingt minutes de trajet. Lancé vers le dehors comme s’il venait de débrancher les fils de la machine Alex roule à fond les gamelles. Juste avant les portiques électroniques il ne peut s’empêcher de faire un détour pour vérifier qu’aucun véhicule de police ne l’attend, il oublie que la notion même de terrain est obsolète à l’heure des prothèses numériques. Puis, étant au volant d’un véhicule du passé à contenance modulable il est prié par de grands écrans colorés de suivre la voie n°35. Alex obtempère et les rails électros le guident vers le portique U 415. Si l’engin reconnaît son véhicule comme suspect ou impliqué dans un délit, il va vite le savoir. Les cylindres tournent tout autour du camion, en quelques secondes ses plaques sont lues, la puce véhicule et son visage sont passés au fichier, le verdict est immédiat : circulez. Sans sourire ni bouger un seul muscle apparent Alex s’élance, accélère et prend de la distance, c’est seulement après avoir vérifié cent fois les rétros et le radar qu’il sourit et se détend enfin. Il est alors près de six heures du matin. L’aube est douce plus que fraîche, un vent léger et tiède souffle pour disperser des nuages épars. La journée va être belle à l’ombre de la forêt tout à l’heure. D’ici là il lui reste un bon bout de bornes à couvrir mais avant tout il doit manger ; et puis marcher un peu, se vider la tête du boucan que fait le camion alors Alex tourne sur une route secondaire pour trouver un coin peinard.

Gabrielle quand à elle se réveille. Il est encore tôt : l’appareil ne sonnera que dans une heure. Elle le neutralise, se lève pour soulager sa vessie et retourne aussitôt sous la couette. Un homme à ses côtés ne serait pas de trop dans ces moments là mais elle a tellement peur de ne pas supporter tous les autres qu’elle s’abstient. Pour passer le temps elle hésite entre la radio et un polar vite lu, finalement elle renonce à s’agiter pour rester bien au chaud sous l’édredon moelleux. « Fichue clim ! Peuvent pas nous foutre la paix non ! C’est pas difficile de couper la nuit. L’hiver c’est le chauffage qui siffle et l’été la clim qui glace les os. Ça manque un peu de tenue. C’est pas si au point quand même leurs systèmes ! » Gabrielle peste contre ce qui l’agace et souvent elle a raison de s’irriter. Mais il y a aussi dans ses énervements une part qu’elle s’adresse à elle-même car ce bonheur qu’elle attend tarde à venir et elle reprochera tout aux autres avant d’admettre du bout des lèvres qu’elle ne fait rien pour le construire. Finalement elle bondit nue hors du lit, enfile une tunique d’intérieur et prépare un thé. Elle sort un gâteau quelle a préparé : un simple gâteau au yaourt bourré de morceaux de poires, de pommes et de noisettes puis elle s’installe à la table, face à la baie vitrée par laquelle elle aperçoit entre les immeubles une aube neuve et mauve qui s’étire, alors que le soleil naturel monte à vue d’œil, entamant ainsi son ascension relative dans le ciel de la Terre. La journée s’annonce pleine et riche d’enseignements. S’étant levée tôt Gabrielle est dehors dès huit heures. Son premier rendez vous n’est qu’à neuf heures trente, elle a donc le temps de se promener, de prendre l’air avant de s’enfermer au bureau. Elle emprunte un circuit rôdé qui lui fait d’abord suivre une rue fleurie jalonnée de beaux jardins, puis elle traverse un parc dans lequel un jet d’eau puissant fonctionne même quand il pleut, ensuite, son parcours serpente dans les quartiers historiques qu’elle visite en zig-zag pour s’y perdre, jusqu’à rejoindre une place peu fréquentée qui donne sur un large boulevard difficile à franchir tant le trafic auto y est épais. Au terme de ce périple Gabrielle est presqu’arrivée à la cité administrative ; comme il lui reste encore un peu de temps elle choisit de bifurquer en direction du Musée des Jardins, un lieu insolite où l’on peut déambuler sous serre dans quelques jardins légendaires reconstitués à l’identique. Et c’est en approchant de l’avenue du Commerce qu’elle tombe alors sur un spectacle qui la sidère, qui la cloue sur place. Le quartier est bouclé par des CrS rembourrés et casqués. L’un d’eux intime d’un geste du bras gauche les passants à passer leur chemin, tandis que l’index droit de sa main droite est tendu sur la gâchette. Quelques personnes ralentissent pour tenter de comprendre ce qui peut susciter un tel déploiement de forces armées, malgré tout chacun poursuit sa route et retourne à ses histoires Gabrielle elle aussi continue de marcher. Mais elle prend une rue qui remonte en parallèle, vers le haut de l’avenue car quelque chose l’inquiète : les Tiers’At se trouvent juste là, à quelques dizaines de mètres ; elle se faufile dans l’agitation matinale de cette rue étroite puis dés que c’est possible Gabrielle tourne à droite pour retrouver l’avenue. Au loin, face à elle, l’artère est bouchée par un car blindé posté en travers. Un simple ruban rouge et blanc délimite une zone interdite au public, une zone militaire temporaire dans laquelle nul droit n’a de prise réelle, malgré tout, sans hésiter, Gabrielle s’approche de la frontière et s’adresse à l’homme robot qui garde le passage.  » J’habite ici, indique-t-elle en montrant les toits, est-ce que vous savez si cela va durer longtemps ?  » La chose ne lui répond pas directement mais s’adresse au micro intégré dans son casque. Un gradé se détache alors d’un contingent de réserve qui s’harnache derrière le blindé et les rejoint. Il marche à pas lents, son bras gauche l’invite par ses mouvements à poursuivre sa route, l’index droit de sa main droite est tendu sur la gâchette, prêt à éliminer le risque si Gabrielle fait un mouvement suspect. Lorsqu’il arrive à leur hauteur Gabrielle reprend :  » J’habite l’immeuble, je voudrais juste savoir combien de temps cela prendra.  » D’abord le masque noir percé de trois trous ne répond rien puis il lâche :  » Disposez vous d’une preuve matérielle justifiant de votre domiciliation à cette adresse ? Oui bien sûr, là-haut. » Rétorque-t-elle. L’autre ne répond plus, il a déjà débranché le système d’Assistance Contact Populations qui lui a soufflé la question d’usage, et reprend la mécanique parfaite des gestes appris à l’école de la Muette : le bras gauche fait circuler, l’index droit de la main droite est tendu sur la gâchette, peut-être un peu plus maintenant après cette expérience en situation réelle. Comprenant que la tension est montée d’un cran, Gabrielle s’éclipse. Néanmoins, il lui reste une chance d’apercevoir l’ancien Grand Hôtel dans lequel sont installés les Ateliers du quartier. Elle repart en direction du nord jusqu’au croisement de l’avenue du Commerce et du boulevard des Indes. Le rond point qui marque le carrefour forme un square dont l’une des entrées se trouve face aux Ateliers. Et alors qu’elle était près de penser qu’elle était seule à s’inquiéter du sort fait à ce lieu populaire et public, elle comprend vite que c’est l’endroit vers lequel ont tout naturellement convergé les artistes utilisateurs et les sympathisants, alertés par pyramide téléphonique. Une petite soixantaine de personnes est ainsi postée derrière les grilles du parc, sur la fontaine ou dans les arbres. Les plus hauts racontent ce qu’ils voient à ceux qui sont au sol, les discussions vont bon train mais Gabrielle ne saisi rien de ce qui se dit. Pour cela il faudrait qu’elle se mêle à eux or elle hésite à traverser pour regagner le square car le contrat socio-économique qu’elle a signé avec l’administration lui interdit de se permettre une telle folie. Elle est tenue au devoir de réserve, elle ne peut ni militer ni manifester et même sa présence ici à cette heure peut paraître suspecte. Elle tourne donc les talons pour reprendre la direction de la cité administrative quand une main retient son bras.

« Gabrielle ? C’est bien vous ? Oui, c’est moi. Vous allez bien ? » Antoine reste un instant surpris de la trouver ici, cela lui fait plaisir car il s’imagine qu’elle est là pour les soutenir. « C’est là-bas que ça chauffe, dit-il en indiquant le Grand-Hôtel. Que se passe-t-il ? Ils n’ont encore rien fait, pour l’instant ils empêchent toute entrée. Ils croyaient investir un bâtiment vide mais il y a du monde. Ils sont nombreux à être resté après la réunion car j’ai lu votre article hier soir, enfin celui que vous avez trouvé. Ça tombe plutôt bien, cela pose un autre rapport de force et je pense que nous pourrons … Ah oui, l’article … Oui ! Il est tombé pile poil ! Bon, et bien je vous laisse. Comment ? Vous allez au bureau ? Oui … Pas aujourd’hui, pas un jour pareil ! Nous avons besoin de vous, il faut s’organiser pour … Non, non. Je vous laisse à tout cela. » Répond Gabrielle en se dégageant du bras d’Antoine. « A bientôt ? demande-t-il. Oui, oui, à bientôt ! »

Gabrielle file alors jusqu’à son poste où elle arrive juste à l’heure pour pointer. Elle ôte sa veste de lin bleu et ouvre la fenêtre. Sa réaction l’agace. Que pensera Antoine ? Il va la considérer comme une femme sèche et aride qui se désintéresse du sort des Ateliers ou une soumise qui préfère aller travailler, craignant de perdre son job. Et peut-être n’a-t-il pas tort. Son seul souhait est de passer inaperçu, rester à l’écart. Elle se dit depuis toujours qu’elle n’a aucun talent pour participer aux soubresauts symptomatiques de l’organisme social, les luttes sectorielles syndicales ou patronales sont pour elle des complications supplémentaires dans un monde déjà bien complexe et difficile à apprécier. Alors elle s’est inscrite dans le système et accepte son rôle. Parfois sa lâcheté l’accable, lui donne l’impression d’étouffer et c’est lorsque cela devient insupportable, lorsqu’elle souffre trop de cet abandon tacite de toute volonté individuelle qu’elle ouvre la fenêtre. A midi lorsque son travail est terminé, c’est ce qu’elle fait en premier. Elle respire profondément, se laisse saisir par la faîcheure du vent du nord qui contraste avec la chaleur de cet été naissant. En bas sur la chaussée peu de véhicules circulent. Les trottoirs en revanche sont bondés d’employés pressés de profiter de leur pause, ils vont tous dans le même sens, en un flot placide et bien élevé qui prend ses sources sur le pas de porte des immeubles administratifs pour s’écouler sans heurts ni chahut vers les différentes cantines, selfs et restaurants rapides et économiques, installés tout autour dans les rues avoisinantes. Seul un homme remonte le courant. Il fend l’onde d’un sillage net, avance vers l’entrée de l’immeuble duquel Gabrielle se penche un peu pour confirmer ce que la démarche et l’allure de cet original lui font pressentir : ça ne peut être qu’Antoine. Il la salue au passage avant de s’engouffrer dans le hall. « Mais qu’est-ce qu’il trafique ? » Gabrielle range ses documents, referme la fenêtre et passe sa veste pour partir. Et puis elle se reprend et fait l’opération inverse si bien qu’Antoine la trouve à son bureau occupée à disperser quelques feuilles. « Salut ! lance-t-il en entrant. Bonjour, bafouille-t-elle comme s’ils ne s’étaient pas encore vus. Vous revenez déjà ? Rien ne se passe, il faut bien que je bosse un peu ! Ils négocient ? Oui ça bataille ferme là-dedans. Avec en plus la pression de la rue et les médias qui seront bien obligés d’en parler, ils ne peuvent plus faire ce qu’ils veulent. Ah sinon, c’était cuit ! Les salauds investissaient le bâtiment et puis ils nous imposaient un administrateur le temps qu’on plie bagages. Alors là ce n’est pas à un déménagement qu’on aurait eu droit, c’est à une mise sous tutelle ! Vous y allez peut-être un peu fort … Non, non, c’est bien comme ça que les choses devaient se passer. Car la lettre qu’on a reçue hier, … Oui. C’est un faux. Comment ça un faux ? C’est bien quelqu’un de la mairie qui l’a écrite, en utilisant un vrai papier en-tête et de vrais codes barres municipaux, il l’a rédigé pendant son service de nuit parce que c’était le dernier, lâche Antoine d’un ton grave. Pardon ?… Son service, reprend-il aussitôt. Il a été viré de son boulot de veilleur de nuit. Après Huit ans. Au beau milieu de toutes ses traites et crédits dont il était si content paraît-il. Il a déchanté. Il a dégoupillé oui. Il risque gros. Et pourquoi vous a-t-il écrit spécialement à vous ? Pas qu’à nous, il a fait un lot ! Un lot ? Et bien il a voulu se venger de la façon dont la mairie le remerciait alors il a rédigé trois lettres bidons pour prévenir de certaines histoires qui circulent dans les couloirs. Un instant il a hésité à utiliser les fichiers contacts de la mairie pour envoyer sa prose à toute la ville et puis il s’en est tenu aux seuls intéressés. Dont les Ateliers. Oui. Et vous savez ce que contiennent les deux autres lettres ? Non, je ne sais que ce qui filtre par-ci par-là. Ce sont les journalistes venus pour couvrir notre expulsion qui ont donné ces quelques détails ; c’est Jo qui les a reçu. Il paraît que le gars a été arrêté et qu’il a avoué être l’auteur des lettres. C’est sympa de sa part de nous avoir prévenu, d’ailleurs on a vraiment cru à un courrier officiel, mais le pauvre homme risque le séminaire de reclassement : il va finir en légume. Et que va-t-il se passer pour les Ateliers ? On ne le sait pas encore. En tout cas, nous vous devons une fière chandelle car c’est grâce à vous et à l’article que tant de monde est resté après la réunion. Surpris par la nuit et le couvre-feu, ils ont préféré rester sur place. Ça leur a donné l’occasion de discuter. Bruno m’expliquait tout à l’heure qu’il fut longuement question de ces espaces de liberté qui sont rognés de tous côtés par une lente progression de l’artificiel sur le naturel, et du remodelage du monde alentour qui accompagne ce mouvement. Et puis la réflexion glissa de la question de l’espace à celle du temps, car on occupe le temps autant qu’on occupe l’espace. Et si nous n’avons guère de prise sur ce dernier, au moins le temps que nous avons à vivre nous appartient de fait. Sur cette terre je ne vois d’ailleurs que deux choses sur lesquels nous ayons quelques droits : notre corps et notre temps. S’il semble acquis que la liberté réserve à chacun le loisir de faire ce que bon lui semble de son corps, il ne manque plus qu’à considérer la liberté de temps aussi primordiale que la liberté de mouvement. De ce point de vu, les intégrés qui choisissent le service minimum sont en avance pour initier une nouvelle société, enfin débarrassée du totalitarisme temporel car la plus grande partie de notre temps depuis l’école jusqu’à la retraite est subtilisé, absorbé, détourné. On se laisse dépouillé de nos instants pour conserver au moins la vie sauve et jouir des interstices que laisse le système après avoir exigé sa part. On prétend que c’est pour le bien de la collectivité que chaque individu doit ainsi renoncer à sa liberté de temps. Or la collectivité dans son accélération incessante, dans sa croissance éperdue vers le mieux ne facilite les choses à personne. Elle déplace des montagnes, détourne les océans et refaçonne l’atmosphère terrestre sans que cela n’améliore d’une quelconque façon notre manière d’être humains sur Terre, ensemble et variés, libres et responsables. Alors à quoi bon continuer à alimenter une machine qui détruit notre planète, qui la transformera en poubelle invivable et qui, pour atteindre son but, se nourrit en parasite sur cette dîme que chacun est contraint de lui verser en temps et en heures ? Ne vous énervez pas Antoine, Madame … va débarquer. Je m’en fous de Madame … ! Réplique-t-il. Mais vous avez raison, inutile de s’énerver, tout cela n’est pas si grave bien sûr … Vous faites combien vous déjà ? Quinze heures. Avec ça je vis correctement. Et que faites vous du reste ? De mon temps libre ? Oui. Et bien je me promène, je lis, je fais la cuisine … Vous n’êtes pas dans un club ? Vous n’avez pas une passion ? Ou du sport ? Vous suivez bien un cours de yoga ou de chant ? Du dessin peut-être ? Non, non, non. Rien de tout cela. Enfin pas en ce moment. Mais pourquoi toutes ces questions ? Vous êtes une drôle de fille Gabrielle. On dirait que vous vivez dans un autre monde. Ah oui ? Et bien d’ailleurs je redécolle ! Vous restez pour travailler un peu ? J’ai un truc à finir, oui. On se verra plus tard … C’est ça, à plus tard. »

l’echappée –

Une fois Gabrielle sortie, Antoine rallume l’écran tactile pour se brancher sur le système. Il n’a rien de spécial à terminer. Son travail peut bien attendre. Par contre la situation des Ateliers est critique et tout doit être mis en œuvre pour renverser la tendance. Que l’ordre d’expulsion vienne de la mairie ou qu’il ait été conçu ailleurs pour entrer dans un plan plus global de pillage de l’espace public par les intérêts privés, cela revient au même : le collectif risque d’être jeté à la rue dans une quasi indifférence, vu que bien peu d’individus sont prêts à risquer leur réputation, ou à perdre leur temps, pour sauver un lieu de création fréquenté surtout par la basse caste des minima. Alors une seule chose reste à faire : préparer la prochaine occupation. C’est dans ce but qu’Antoine a été chargé par le bureau élargi de l’asso de reprendre contact avec quelques vieux de la vieille, des anciens des Ateliers qui ont l’habitude de ce genre d’exercice. Déjà ils ont une cible : un collège vide dans lequel s’installer vite fait, une équipe doit en prendre possession avant que le reste de la troupe ne débarque en fanfare. Pour éviter que quoi que ce soit ne transpire aux Ateliers, Antoine préfère agir seul dans la plus grande discrétion et pour cela il commence par rédiger un message qu’il envoie par le net aux anciens dont il a l’adresse :

« La société Comme à l’atelier vous annonce avec joie que vous avez gagné une boite à outils multi-fonctions. Serrurerie, plomberie, électricité, tout vos travaux d’aménagement seront simplifiés grâce à cette mallette d’une valeur de 42 YES. Venez la retirer dès aujourd’hui et découvrez notre nouveau magasin situé dans la zone industrielle du Pigeon. Pour tout renseignement une opératrice est à votre disposition, n’hésitez pas à nous contacter au 876654 – service sans taxe. »

La société Comme à l’atelier est une blague qui date de l’époque de St-Cyp. Ils avaient imaginé un soir d’agapes pittoresques de lancer une boîte d’entertenment à la con dont le concept génial était de transférer sur demande et à tout endroit dans le monde leur atelier collectif. Ainsi ils élevaient leur réalité quotidienne au rang d’œuvre d’art et par certains côtés le spectacle brut et sans fard de leurs existences mêlées aurait bien pu produire chez certains spectateurs un effet des plus inattendus. Pourtant, on ne peut pas provoquer sur commande une énergie collective créatrice et la magie des aventures communes n’a de réel charme que lorsqu’elle est spontanée, alors plutôt que d’attendre ici que sa messagerie l’avertisse d’un éventuel contact, plutôt que de se perdre dans les marais nostalgiques de sa mémoire en rêvant d’une nouvelle épopée, Antoine décide de sortir. En bas dans la rue, il retrouve les administratifs qui rentrent ruminer leurs paperasses sans fin ; Antoine a l’humeur joyeuse des enfants qui faisaient l’école buissonnière, à l’époque où demeuraient encore quelques buissons sur le chemin de l’école, il sourit donc à tout va et puis devant la réaction outrée des passants qu’il croise il retend aussitôt le masque crispé, arrogant et soumis qui a court de nos jours dans les milieux les plus divers. En réalité Antoine se dit aussi que s’il ne maîtrise pas mieux son comportement il risque d’attirer l’attention, alors pour passer plus inaperçu il adopte la démarche commune : le pas appuyé, un port un peu courbé il avance en lustrant le sol du regard. Cependant, ne se fixant nulle part en particulier son regard enregistre plus ou moins consciemment mille petites scènes enchaînées qui lui donnent ensemble une intuition globale de l’ambiance de la rue. Tout à l’air calme et détendu autour de lui. Sur les trottoirs, on livre encore quelques marchandises qui seront écoulées avant la fermeture ainsi le lendemain matin tout pourra recommencer. Le système est si bien conditionné qu’aucun retard ni dommage n’est jamais signalé, tous les produits sont fabriqués à temps, chaque consommateur remplit son devoir, tout ça sans histoire, sans réclamation. Antoine décide d’aller marcher une heure ou deux dans la ceinture végétale naturelle qui donne à la ville verte son épithète. Pensant aller plus vite il saute dans un bus qui se présente bondé et si étouffant qu’il retourne dehors dès que la lente digestion du véhicule lui permet d’atteindre la porte de sortie. Sans se précipiter il reprend d’abord son souffle puis sa place dans le trafic, sans geste déplacé. Car à de menus détails dans l’attitude d’un individu certains décrypteurs doués du CIU : centre d’imagerie urbaine sont capables de suivre quelqu’un à travers la ville. Les carrefours forment des points clés où le moindre geste anormal est analysé et recoupé ; Antoine le sait alors il freine l’enthousiasme idiot qui le pousse vers le pauvre lambeau de nature préservée qui reste dans les parages. Quand il ne supporte plus la ville c’est là qu’il vient. Ici la forêt n’est pas artificielle, les arbres sont de vrais arbres réels qui diffusent leurs essences et s’agitent dans le vent. Une averse récente a laissé sur les feuilles et les arbustes une fine pellicule argentée que le soleil par ses rayons fait miroiter. C’est comme si Gaïa telle qu’elle est se présentait à lui : nue et fraîche sur le sol gai, le corps et les cheveux défaits, ruisselants d’une brume légère. En respirant sur un rythme de plus en plus ample Antoine avance sur le sentier, il plonge sous les branches dans un ravissement de lumière pour disparaître au yeux du monde le temps d’une promenade, alors, il peut se laisser aller à être tel qu’il est. Les plantes ne le jugent ni ne le remarquent, les oiseaux s’accommodent de sa présence et tant qu’il ne croise personne il parvient à se sentir bien. Au bout d’une heure il s’arrête pour consulter un plan de la zone verte et se situer. De nombreux chemins sillonnent la fôret, qui permettent à Alex de jouer à s’y perdre. Au bout d’une heure il voit où il est puis il rentre, toujours à contre-coeur tant l’intégration lui est pénible, mais aujourd’hui il sait très bien où il est et il ne fait que vérifier qu’en continuant sur le tracé bleu il rejoindra bientôt la piste cyclable signalée par Alex. Trois cent mètres plus loin sans hésiter il s’y engage à pied, même si ces pistes sécurisées ont été conçues pour maintenir la circulation des vélos, planches et chaussures à roulettes, landeaux, poussettes, tricycles et tandems bien éloignés des rues laissées au totalitarisme automodébile* ; une certaine tolérance est cependant admise lorsque de courageux piétons s’y aventurent. Comme il arrive de l’extérieur et non du centre, les indications d’Alex ne sont plus aussi pertinentes. Les murs de béton qui protègent la piste lui masquent la vue si bien qu’au bout d’un moment Antoine ne sait plus très bien s’il se trouve avant ou après la passerelle. Doit-il continuer en direction du parc Aratta ou doit-il faire demi-tour ? Pour en avoir le cœur net il décide de jetter un coup d’œil par l’un des hublots de plexi qui se succèdent tout les dix mètres, espérant relever dans la rue en contre-bas un détail qui lui permettra de se repérer. Il s’assure que personne n’est avec lui dans le tunnel puis il s’accroche et se hisse le long de la paroi. C’est à grand peine, les coudes meurtris et les muscles vacillants qu’il parvient à se hisser jusqu’à la vitre sale, opaque comme une vue de jeune myope. La rue est toute proche mais il ne parvient pas à re-connaître l’immeuble qui s’élève en face. « Bordel ! C’est pas vrai ! » Antoine reste un instant ainsi suspendu, lorsqu’il aperçoit au loin une femme qui vient vers lui. Sans trop y penser il se laisse retomber et reprend sa route en direction du centre, ce n’est qu’après coup qu’il s’inquiète de l’interprétation possible de ce geste maladroit : la femme risque de flipper et s’imaginer qu’il prépare un coup tordu. Il accélère un peu le pas, après quelques dizaines de mètres Antoine ne peut s’empêcher de se retourner pour observer la réaction de la jeune femme. Celle-ci ne semble pas inquiète, elle effectue un jogging dynamique dont la vive allure la porte bientôt jusqu’à sa hauteur. Il s’arrête alors et s’efface pour la laisser passer. Or la sportive est maintenant surprise par ce nouveau revirement, dans un geste de repli brusque et défensif elle se heurte en pleine course à la paroi de crépi. Un instant Antoine s’apprête à la retenir d’une chute quand la jeune femme l’évite, tente de se dégager et finit par tomber. D’un regard noir elle fusille sans procès celui qui l’a effrayé et lorsqu’Antoine avance encore pour l’aider, devant ce type louche qui semble à ses trousses, la femme se met à hurler, elle panique et puis d’un bond se relève en une position figée néanmoins caractéristique dans laquelle Antoine reconnaît jigo taï : posture défensive propre au judo. Avec la plus grande prudence il continue néanmoins à marcher vers elle. « Je m’excuse de vous avoir fait peur, commence-t-il. Avance connard, va-z-y avance si t’oses ! » Antoine reste stupéfait. Il voudrait bien laisser cette folle à ses lubies, continuer son chemin sans y prêter attention mais elle encombre la largeur du tunnel et semble bien prête à en découdre. Alors pour éviter d’aggraver la situation il recule doucement de quelques pas. « Je vous répète que je ne vous veux aucun mal. Mon comportement est sans doute un peu incom-préhensible, mais je n’en ai pas après vous. » Sans savoir quelle attitude adopter à présent, la joggueuse finit par baisser la garde, elle recule elle aussi autant qu’elle peut tout en gardant un œil sur ce cinglé et puis elle sort de sa banane un micro-téléphone. Cela suffit à faire réagir Antoine : il la bouscule pour prendre le large et au passage tente en vain d’attraper le portable ; maintenant il n’a pas d’autre choix que de courir vite pour sortir de ce fichu tunnel s’il ne veut pas bientôt se retrouver pris au piège. Gabrielle raccroche le combiné avant de retourner se caler dans son fauteuil favori. Entre six heures et huit heures du soir il n’est pas rare qu’elle soit dérangée pour répondre par téléphone à des enquêtes bidons. Cette fois-ci, l’étude portait sur le temps libre et la manière dont elle l’occuperait si elle en avait plus. En ne travaillant que quinze heures par semaine, Gabrielle a déjà fait le choix de conserver pour son propre usage la majeure partie de son temps capital ; elle s’amuse tout de même à écouter la lithanie des passe-temps possibles énoncés par une opératrice vive et appliquée. Au fur et à mesure elle n’en retient qu’une poignée : se promener ; cuisiner ; lire ; voyager ; visiter des musées, des expos ou des galeries ; aller au ciné ; pratiquer l’écriture, la peinture ou un instrument de musique ; faire du théâtre, de la danse ou du sport ; apprendre une langue étrangère, régionale ou même morte ; jardiner ; passer du temps en famille, avec ses enfants, ses amis. Voilà à quoi Gabrielle peut occuper son temps libre, dans le désordre et sans calcul, au gré de ses inspirations quotidiennes. Si elle n’était pas obligé de céder sa dîme temporelle au système elle laisserait bien toutes ses journées s’écouler sans contrainte, au jour le jour elle organiserait sa vie elle-même car elle considère qu’elle est la mieux placée pour choisir de faire ce qui est bon pour son évolution. Pour se protéger elle fuit déjà autant que possible toute activité de groupe, dans lesquels la pression et l’acceptation tacite de règles et de codes préconçus enferment l’individualité dans une norme acceptable. Même les groupes les plus hors normes, les plus en marge ou les plus avant-gardistes construisent autour d’eux une membrane qui les isole du milieu ambiant. Ce procédé ressemble à celui qui, il y a bien longtemps, fit peut-être naître les premières cellules organiques au fond des océans tout près de chaudes fumerolles de soufre ou de méthane dont s’échappaient des bulles. Ces petites bulles en se formant piègaient quelques éléments avant de remonter vers la surface, et au cours de ce voyage les molécules, les atomes et les ions retenus dans la sphère formaient ensemble un groupe particulier, isolé du milieu aqueux ambiant par la bulle de gaz qui les enveloppait. Sans le savoir ces bulles créaient un intérieur et un extérieur, un dedans et un dehors, un englobé et un englobant et dans chacune d’elles les éléments contenus subissaient alors des contraintes nouvelles, des variations de pression, de température et de gravité qui ont peut-être eu pour effet de modifier du même coup les échanges et les combinaisons possibles entre particules et énergies embarquées. Chacune de ces bulles devenait comme un monde dans lequel pouvaient se déployer le temps de l’ascension une évolution un tout petit peu différente de celle qui avait lieu autour, dans le milieu marin. Et peut-être est-ce ainsi, à force d’élévations successives que des atomes ont fini par épouser la forme de la sphère pour construire cette paroi perméable qui délimite et rend possible la première cellule vivante. Une fois le cadre défini, en son sein les éléments chimiques ont pu prendre leur autonomie vis à vis de l’extérieur, puis cette cellule s’est spécialisée, ses fonctions se sont diversifiées pour ensuite s’associer jusqu’à former des organismes multi-celluaires se complexifiant peu à peu. Pour que des humains vivent ou travaillent ensemble il semble qu’eux aussi soient obligés de fabriquer un cadre dans lequel ils établissent un ordre et des règles spécifiques. Or Gabrielle fuit comme elle le peut les groupes et les clans, les nationalismes et les communautarismes qui sont comme autant d’écrans posés là pour masquer notre appartenance commune au genre humain, à la Vie, qui reste le seul principe englogant capable de réunir en son sein les formes les plus diverses, les plus variées, les plus multiples, les plus contraires, les plus complémentaires. A l’heure de l’organisme global, à l’heure où la planète Terre devrait être enfin reconnue et respectée comme un être vivant, peut-être est-il temps pour chaque petit groupe humain de renoncer à une suprématie unique et autoritaire afin que la communauté de toutes les individualités singulières qui existent encore, vive en paix. Pendant des lustres, des générations se sont succédées, essayant d’innombrables systèmes de vie collective. N’y a-t-il pas dans toutes ces expériences, toutes ces aventures, ces mythes, assez d’éléments pour tenter d’imaginer un système cohérent capable de redéfinir un projet humain inscrit dans le déroulement de la vie de la Terre ? Est-ce par paresse ou par orgueil que l’on se contente de pilonner l’inconscient collectif d’images fausses, de rapports humains biaisés, d’émotions feintes plutôt que de donner à tous la possibilité de réfléchir aux améliorations possibles à apporter au fonctionnement de l’ensemble ? Sans s’en rendre compte, ou par goût de la perversion, les fabriquants de fantasmes modernes remodèlent à coup de pubs et de fictions la part de notre cerveau dont le fonctionnement nous échappe. Depuis la multiplication exponentielle des mondes virtuels et des réalités possibles un glissement s’opère de l’état de nature vers un état d’artifice ; beaucoup d’individus sont en passe de basculer hors du monde réel et rien ne semble contenir ni même accompagner ces changements profonds. C’est à tout cela que pense Gabrielle quand elle a le temps. C’est pour ne pas perdre de vue qu’elle participe à un processus global qui peut être nommé Vie ou Univers, qu’elle évite de limiter son évolution à un cadre politique, religieux ou autre dans lequel elle serait obligée d’accepter une hiérarchie formelle et encouragée à adopter la ligne de conduite qui sied au groupe, édifiée par une communauté dont elle dépendrait.

Au bord de l’apoplexie, Antoine tousse et peine à retrouver son souffle. Il est parvenu à regagner l’extérieur sans encombre mais sans non plus avoir déposé la boîte à l’endroit prévu. Cette seconde mésaventure en deux jours vient semer le trouble dans son esprit déjà bien barbouillé. Il glisse sa main dans la poche de sa veste et sent sous ses doigts la petite boîte sculptée. En une semaine ce présent singulier est la seule chose positive qui lui ait été accordée par le destin : il a d’abord perdu son bureau et peut-être bientôt son boulot, les Ateliers sont menacés de fermeture ou de récupération, son vélo est une épave et si la joggeuse va se plaindre chez les flics il risque d’être recherché. C’est comme si tout se liguait contre lui, comme si le sort l’avait pris en grippe. Que peut-il espérer maintenant ? Quel avenir a-t-il si tout s’effrite sous ses pas ? Il va devoir se tenir à carreau, ne plus se faire remarquer s’il veut au moins conserver son statut d’intégré. Or plus ça va, moins il est capable de supporter l’hypocrisie et les contraintes du jeu social. Après tout, peut-être que sa place n’est plus ici, en ville. Peut-être que ces incidents successifs sont des invitations à partir, à s’éloigner pour de bon de ce système qui l’étouffe. Il a tant rêver de vivre autre chose, de s’élever pour ne plus être prisonnier du mécanisme aliénant de la machine productiviste que la vie lui donne peut-être aujourd’hui l’occasion, les raisons de tout quitter. A bien y réfléchir il se peut que s’offre à lui maintenant une nouvelle vie, un changement radical qui le pousse à agir pour dépasser les propos de la critique sociale et s’aventurer plus loin, vers la construction d’une réalité enfin acceptable. Antoine avance et plus il approche des Ateliers plus il sent que le moment est venu, pour lui, de prendre le large. Lorsqu’il se mêle aux manifestants qui campent encore dans le square il est plus seul que jamais, il est plus distant et plus détaché que jamais. D’un signe il invite discrètement Robert à le rejoindre sous un arbre, où ils seront plus tranquilles pour discuter. « Salut Antoine, qu’est-ce que tu fous là ? Les anciens ont déjà répondu ? J’ai fait passer le message, ils ne tarderont pas à se manifester. Qu’est-ce qui cloche ? » Antoine reste peu loquace et Robert qui connaît sa verve et son emphase comprend que quelque chose le préoccupe. « Ecoute Robert, j’ai eu une embrouille. Une bonne femme qui m’a pris pour un bargeot … Elle allait appeler les flics, alors j’ai dû … Qu’est-ce que t’as fait comme connerie ? Rien, je l’ai bousculé avant qu’elle téléphone et puis je me suis barré. Putain et tu crois qu’elle va cafter ? J’en sais rien, je crois qu’il vaudrait mieux que je me mette au vert quelques temps. Attends on a besoin de tout le monde, c’est pas le moment de prendre des vacances ! Il s’agit pas de vacances, je crois que je suis grillé. Depuis une semaine rien ne tourne rond, j’accumule les gaffes et les bévues. Tu déconnes Antoine. Ca c’est passé où ton histoire, qu’est que tu lui as fait ? J’lui ai rien fait. Cette nana m’a surpris, T’a surpris ? Ouais … elle a cru je sais pas quoi et maintenant je suis sûr qu’elle va me coller les flics sur le dos. C’est n’importe quoi. Qu’est-ce que tu foutais pour qu’elle te surprenne ? Bon d’accord, faut que je te replace dans le contexte. J’ai rencontré un type hier, un non-intégré. Ouais !? On a discuté deux minutes et il m’a confié une teboî – Antoine sort la boîte de sa poche – à poser dans un coin le long d’une piste cyclable. » Robert ausculte la cause de tant d’histoires, au bout de quelques secondes il détaille Antoine du même regard perçant. « Bon. S’il faut que tu disparaisses quelques jours, vois ça avec Johanne. Je sais pas ce que tu délires … Tout ce que j’sais c’est qu’on est déjà pas beaucoup à se bouger le cul ici, et maintenant il faut que tu nous laisses tomber pour des histoires à la con. Ça fait chier ! » La colère de Robert est justifiée. Cela ne l’amuse pas de voir partir Antoine, il sait bien que ce dernier ne remettra plus les pieds en ville et qu’ils ne se reverront que lorsque lui-même sera contraint d’échapper au système. Il le rejoindra alors, lui et d’autres qui ont déjà opté pour la rupture. Dans un sens il est content pour lui, Antoine va pouvoir s’épanouir un peu et mener la vie qu’il souhaite mais la chose est si soudaine que cela ressemble à un abandon, une fuite vers l’extérieur alors que les choses tournent mal pour les Ateliers. Sans effusions superflues les deux hommes se saluent et se souhaitent bonne chance, puis Antoine s’éloigne du groupe des manifestants pour regagner son domicile. Là il téléphone à Johanne qui lui donne rendez-vous pour le lendemain à seize heure, devant chez elle. Elle lui recommande de ne prendre avec lui que le strict minimum et surtout de ne pas faire de vagues d’ici là.

le départ –

Ne pas faire de vagues ? Antoine n’a nullement l’intention de gâcher cette chance qui se présente à lui. Si c’était possible il partirait direct, là maintenant. Sa marche de l’après-midi lui fait l’effet d’un avant goût, de cette liberté qu’il gagne en devant fuir. Car c’est bien dans la nature qu’il trouve ses marques et son rythme à lui, ne serait-ce que lorsqu’il marche, au bout de quelques kilomètres son diaphragme s’ouvre et son corps tout entier s’anime et se déploie. Ensuite son regard change, délaissant le sol et ses pieds il se projette au loin pour embrasser le paysage, enfin son esprit se libère, chasse toute pensée mesquine, toute crainte de paraître pour être enfin, tranquille et attentif. A peine a-t-il refermé la porte derrière lui qu’Antoine suffoque. Il sent sur ses tempes perler par gouttes cette saine énergie que la promenade a libéré. Il va partir, il ne doit pas faire de vagues. Mais ses mains sont moîtes, un frisson lui balaie la colone vertébrale puis un autre, ses machoires ce crispent. Alors pour calmer l’impatience fiévreuse qui lui monte dans les veines Antoine se lance avec fébrilité dans un tri sommaire de ses affaires. Un instant il contemple d’un œil amusé tout le foutoire qu’il a pu accumuler dans un si petit espace : les livres lus et relus, les disques usés jusqu’au fond du sillon, quelques frusques, la vaisselle ; et puis les bibelots, bidouilles et vieilleries qu’il récupère par terre, dans la rue depuis des lustres, et les innombrables cailloux et morceaux de bois qu’il récolte et conserve malgré les interdictions, sous prétexte que quelque chose dans leur forme ou leur aspect lui font voir un visage, une silhouette ou quelques traces secrètes que la nature place sous nos pas. Soudain heureux de comprendre que pour lui c’est terminé, Antoine est pris d’une joie ravageuse qui le pousse à régler au plus vite les questions pratiques. Une pensée vient de lui traverser l’esprit. Il a quelque chose à faire avant de partir alors pour expédier les affaires courantes il trie tout ce bordel vite fait en deux tas déparaillés : un pour la vaisselle, les tissus, la literie, les fringues et les chaussures ; un second de livres, revues, flys, disques, journaux et vidéos : documents multiples tous nourris de critique sociale ; enfin un sac de marin et une valise de fer blanc renferment l’essentiel, qu’il emportera avec lui. Délaissant l’écran intégré au mur qui sert de mémo, télé, lecteur multiple et aussi de concierge, Antoine attrape un bloc note en papier sur lequel il rédige à l’attention de Johannes un mot d’explication : Salut Johannes, Voici tout mon petit bordel. Les fringues, la literie et la vaisselle peuvent servir à aménager une nouvelle piaule, la documentation est à faire passer au CRAS*, Je compte sur toi, merci. Antoine.

Alors, ayant fait le deuil de son intérieur confortable et normé, Antoine se retrouve debout une valise à la main, un sac à ses pieds et au fond de l’âme des pensées nauséeuses venues d’une répulsion physique et immédiate qui lui font prendre en effroi son habitacle. Il ne pourra pas rester là très longtemps, il sent ses forces qui s’agitent et son énergie qui déborde. Il ne pourra pas supporter d’attendre des heures, il doit sortir.

Peut-être à cause de la pleine Lune, à moins que ce ne soit la sauce épicée ou encore ces bruits de télé qui résonnent dans l’immeuble, une fois de plus Gabrielle se tourne dans son lit à la recherche du sommeil. Le cadran moulé dans la table de chevet marque deux heures cinquante et une : une bonne heure pour les insomniaques : l’heure où ils peuvent goûter à la joie de se sentir seuls en ville. Gabrielle préfère se moquer d’elle même plutôt que de s’énerver. Voyant que son esprit s’obstine à rester sur ses gardes elle décide de l’aider un peu à lâcher prise en opérant sur les muscles de son corps et particulièrement ceux du dos et de la nuque. A cet effet elle roule une cigarette d’herbe douce qu’elle allume dans le noir, la tête calée par deux gros oreillers verts. Pourquoi Gabrielle s’en veut elle d’avoir quitter Antoine cet après midi sur un sentiment amère ? Lorsqu’ils se sont croisés près des Ateliers elle a préféré fuir au plus vite pour rentrer sagement au bureau, ensuite lorsqu’il est revenu elle n’a su que se braquer. Pourquoi ne parvient-elle pas à être plus douce et accessible ? Pourquoi son comportement va-t-il à l’inverse de ce que son cœur ressent ? Peu à peu, l’effet de détente attendu se fait sentir : après quelques lattes sa main peine à se porter jusqu’à ses lèvres, alors Gabrielle éteint la cigarette et ferme les yeux. Déjà son paysage intérieur s’est éclairé, en arrivant elle y décèle une présence amicale, quelqu’un près d’elle qui attend. Pour ne pas gêner l’inconnu elle fait d’abord semblant de regarder ailleurs, ainsi elle adopte une vision particulière et décalée, la même qui nous permet de voir certaines étoiles en ne les fixant pas mais en regardant à côté, juste à côté. Elle sourit de constater que ce point de vue fonctionne aussi dans le monde du rêve car peu à peu sur sa gauche Gabrielle découvre un homme assis dans un fauteuil, un homme torse nu, aux cheveux longs et lissés, au teint métis et aux traits tirés ; le chauffeur du bus fantôme est posé là, impassible, regardant au loin. Il semble ne pas être sensible à la présence de Gabrielle qui ne peut s’empêcher de le fixer. Aussitôt il disparaît et juste avant sa dissolution complète il lui sourit comme une moquerie, l’enveloppe de son regard bleu. Cette rencontre fugace avec l’indien trouble encore son assoupissement. Gabrielle se demande qui peut bien se cacher derrière l’image qui vient la visiter ; un homme détourne un bus pour l’enlever, il se moque d’elle mais n’est pas une menace. Comme s’il l’invitait … enfin ses forces faiblissent, la tension cède et fond dans le sommeil qu’elle atteindrait maintenant si un bruit strident ne venait pas grincer jusque dans ses oreilles, un bruit de sonnerie qu’elle croit téléphonique avant de comprendre qu’il s’agit de l’inter qui vibre au-dessus de la porte. Gabrielle ne réagit pas. Son esprit tente d’intégrer le bruit parasite à son rêve mais elle finit pas s’arracher du sommeil puis de son lit pour aller à tâtons jusqu’à l’entrée. Toute ébouriffée elle répond dans le lointain à une voix désormais familière qui se fait entendre quoique chuchotée dans le combiné. « Gabrielle, c’est moi. Antoine. Antoine ?! Ouvrez moi s’il vous plaît je dois vous parler. Mais enfin ? Qu’elle heure est-il ? murmure-t-elle. Peu importe, c’est important ! Ouvrez donc ! » Elle ouvre. Antoine monte par l’ascenseur. Sur le palier il trouve une porte entre-baillée qu’il referme derrière lui. L’appartement est plongé dans le noir. « Gabrielle ? … Où êtes vous … ? » N’obtenant pas de réponse Antoine jette un coup d’œil à la cuisine, dans le salon, avant de marcher à pas de loup vers la chambre dans laquelle il trouve enfin Gabrielle allongée, toute étourdie, emmêlée dans les draps verts. Il approche doucement, s’agenouille près du lit et murmure à nouveau. « Gabrielle … douce et belle Gabrielle … je dois vous parler. Il faudrait je sois sûr que vous ne dormez pas … m’entendez-vous … Gabrielle … ? » Sans répondre, celle-ci s’étend de tout son long ce qui froisse la couette et révèle son ventre ; elle lève un bras mal assuré et d’une main passée sur le visage d’Antoine, si proche, elle l’invite jusqu’à ses lèvres. Entrepris dans l’excitation maladroite de deux corps qui se découvrent et se cherchent, leurs ébats s’achèvent dans l’apaisement du désir assouvi. Les deux amants se trouvent à la fin épuisés et muets, Antoine somnole alors que Gabrielle demeure ainsi, sans oser bouger pour ne pas rompre ce charme qui lui laisse aux lèvres un vague sourire. A sept heure trente le réveil sonne et Gabrielle se lève ; comme d’habitude elle file prendre une douche écossaise dont la tiédeur du début assure une transition entre le lit et le monde avant que l’eau ne devienne si froide au rinçage qu’elle la propulse dans le quotidien. Sortant de la douche elle passe une tunique pour couvrir ses formes puis prépare du thé. Pendant que l’eau bout elle sort un plateau, deux tasses et deux cueillères, découpe le reste du gâteau et presse quatre hybrides orange-pamplemousse qu’elle verse dans deux verres ; en amenant le tout elle tombe sur Antoine qui disparaît sans un mot dans la salle de bain, Gabrielle continue jusqu’au lit où elle finit de s’installer pour déjeuner lorsqu’Antoine revient nu, le sexe pendant, sans complexe devant la femme fière qu’il vient de prendre. « Qu’elle heure il est ? demande-t-il. Presque huit heures. Tu vas au bureau ? Non, mais je dois passer voir ma grand-mère. Ah … Ecoute Gabrielle, si je suis venu c’est parce que j’ai quelque chose d’important à te dire. » Antoine est toujours à poil, au milieu de la pièce. « Oui ? demande-t-elle avec malice. Je quitte la ville. Prépare un sac et viens avec moi. On se casse d’ici c’est trop triste. » Elle rit et lorsqu’Antoine s’approche pour s’expliquer elle ne peut s’empêcher de le flatter d’un air goguenard : « Vous êtes mon prince charmant Antoine. Vous m’avez révélée et je suis votre épouse … emmenez moi, enlevez moi et … Gabrielle ! l’interrompt-il. Je suis sérieux. J’ai rencard tout à l’heure : à seize heures. Et alors ? Je prends le maquis. Pour aller où ? J’en sais rien, je quitte ce monde de ouf, je suis une filière qui me conduira deho … Et tu étais venu .. me dire au revoir ? Oui … enfin non, je … Viens avec moi Gabrielle ! Mais tu délires ! Antoine, ce n’est pas sérieux. Tu as du charme et de l’audace … mais partir pour aller où, à part au devant de graves ennuis ? Ou au contraire de graves révélations, de dramatiques découvertes qui risqueraient sans doute de troubler la si stable réalité que tu subis jour après jour, entretenue par cette passivité assumée par tout le monde pourvu que tout aille bien, pourvu que chacun reste bien superciel de peur de faire craquer le vernis. Bon écoute, tes jugements à deux balles tu te les gardes ! Je devrais peut-être t’enlever en effet, pour te prouver que j’ai raison. » Antoine s’est habillé. Ces yeux sont cernés et brulants de fièvre. Il se penche vers elle, toujours assise dans son lit, ils se respirent, s’enlacent et s’embrassent Antoine à nouveau s’attache et repart en exploration sous la tunique de Gabrielle qui se relève d’un bond. « Suffit Antoine ! Tu viens là et tu crois quoi ? C’est quoi ce plan ? On ne se connaît pas, tu débarques en pleine nuit … ça rime à quoi … ? Ecoute. Si je suis en service minimum c’est parce que je ne supporte pas de bosser pour ce système qui asservit l’humain et la nature au nom d’un progrès mégalo. Mon temps, je le passe aux Tiers’At et ce boulot de documentaliste est plus une couverture, une couverture de survie, une concession minimale qui me permet de vivre décemment. Qui me permettait. C’est clair qu’au taff je suis grillé après le savon que j’ai passé à notre chef de sévice… Et hier, j’ai en plus commis une maladresse, une erreur, une gaffe, qui va me valoir une convocation chez les flics, c’est presque sûr. Or par l’intermédiaire d’un réseau ami, une sorte d’entre-aide réciproque entre minima et non-intégrés, je peux partir, quitter la ville avant que les embrouilles ne me piègent ici. C’est pour ça que j’ai rendez-vous tout à l’heure. J’avoue ne pas connaître la destination : à la campagne dans une PAZ* ou à l’autre bout du globe, et pour tout te dire je m’en tamponne le coquillard. Je fais confiance à Johanne pour passer les contrôles et basta ! Si je suis là, c’est pour te proposer de me suivre. Une sorte de cadeau, de libération, non ? Pourquoi moi ? Pourquoi si … Chut ! Je vois bien que tu n’es pas plus heureuse que la plupart des intégrés. Tu es là, solitaire, repliée sur tes rêves et les histoires que tu te racontes pour tenir le coup … je me trompe ? Et bien … Alors ? Pourquoi ne pas tout lâcher pour tenter l’aventure ? Qu’est ce que tu risques ? Antoine, je ne suis pas faites pour l’aventure ; pour moi les dés sont jetés. Je suis née là et je suis bien loin de cette nature fière et sauvage qui te fascine. Pourtant … Je ne suis qu’un rouage de cette mécanique que je déteste, c’est vrai. J’en suis consciente mais je n’ai sûrement pas la force nécessaire pour m’en libérer. C’est faux. Tout le monde est fait pour vivre libre. Le blème c’est qu’à force de sophistication, de domestication, les gestes simples et les attitudes vraies ont finies par s’estomper, vivre au naturel nous fait peur tant nous sommes habitués à la liqueure douceureuse du confort matériel et des mono-discours de surface … Ça suffit Antoine. Je sais déjà tout ça. Moi aussi je cherche et c’est peut-être ce qui nous rapproche, nous rend complices et pourrait, pourquoi pas, faire de nous deux compagnons ; deux amis-amants qui avancent dans la vie, main dans la main sans mennottes. Mais oui ! Voilà ! s’exclame Antoine. Pourtant je ne pourrai plus retrouver cette nature. Mes attitudes et mes pensées sont conditionnées, mes mots ne sortent plus d’eux-mêmes. Ce naturel qui te va si bien et que tu as su préserver … n’est pour moi qu’un vague souvenir d’enfance. Ma façon d’être, mes attitudes, mes regards : tout est le fruit de cette culture et de cette éducation forcées qui font de nous tous des clones mimétiques. La pression qui s’exerce sur nos corps et nos esprits est telle qu’elle a finit par nous dénaturer. La spontanéité, le naturel sont aujourd’hui des qualités suspectes. La simplicité, la gentillesse sont considérées comme des faiblesses, regarde : celle qui reste elle-même, sans fard ni cosmétiques ajoutés est jugée négligée et cet enfant, qui chante ou pleure dans le tram est grondé car cela agace, cela choque de voir la nature s’exprimer chez l’humain, cet humain qui n’a de cesse de la masquer, la refouler, la réduire cette nature au prétexte qu’elle est un résidu de cet animal que nous restons pourtant. En croyant changer la barbarie en culture, l’occident détruit la nature des êtres et leur fait prendre des poses. Sous prétexte d’évolution, ce même occident rationnel dénature et aliène l’espèce humaine pour en faire une cohorte domestique sans conscience, un troupeau, un cheptel et moi-même je n’échappe pas à la règle. J’en souffre sans très bien savoir d’où viens cette souffrance car comme tous les autres, du fond de mon âme non encore tout à fait éteinte, monte et pousse ce souvenir commun, cette réminiscence ténue qui me rappelle que je viens de l’amibe ; qu’en moi se conserve inconsciente l’évolution de notre espèce : la vie préhistorique, le cousin pythécantrope et bien avant lui les premiers mammifères ovipares du Trias, les amphibiens et puis encore bien avant … quand n’existaient que les algues et les bactéries qui émergèrent d’une soupe de protéines. En nous résonne cette vie qui se déploie depuis lors. Et si notre société renie tous ces ancêtres, sans doute est-ce car ces cycles lointaines et successifs impliquent une chose évidente mais difficile à admettre pour un humain trop orgueilleux : nous ne sommes qu’une étape d’un processus appelé Vie, un processus qui semble transformer l’énergie en matière puis la matière en conscience et nous n’avons pas été créés par un dieu pour profiter de cette planète Terre qui vit elle aussi, nous ne sommes au sommet d’aucune pyramide car la vie est un ensemble interdépendant, nous ne sommes ni supérieurs aux règnes végétal et animal, ni autorisés à les placer sous tutelle, notre particularité d’êtres vivants conscients nous donne des responsabilités plutôt que des privilèges, nous sommes responsables de la Terre et de la vie qu’elle porte, notre rôle est d’aider à faire émerger en chacun de nous la conscience et non de jouir sans retenue pour satisfaire nos égos. Comme tu vois Antoine, je ne suis pas dupe. Mais si je parviens à expliquer par des mots ce qui fait notre humanité, la pratique de cette humanité en toute simplicité est autre chose. Je suis trop conditionnée pour vivre dehors. Mon corps ne supporterait plus l’eau de source jaillie des montagnes, il ne pourrait plus digérer les légumes sains, mes poumons eux-mêmes ont dû s’adapter aux toxiques et c’est maintenant l’air pur qui risquerait de les brûler. Je suis née dans ce monde reconstruit de toute pièce, je baigne depuis toujours dans le bain amniotique de cette société visqueuse de faux-semblants. Jamais je ne pourrai m’en défaire. Une fois de plus, Gabrielle tu te trompes, tu restes bien trop prudente et manichéenne. La pensée occidentale rationnelle s’appuie sur une siscion en couples opposés : le bien / le mal, le blanc / le noir, l’homme / la femme, l’utile / l’inutile, mais à y regarder de plus près, on constate vite que ce n’est pas si simple : l’homme n’est pas un bloc de masculinité, en lui réside une part de féminité et en chaque femme existe des caractères masculins plus ou moins prononcés. De même, lorsque tout va mal : lorsque nous sommes dans les ténèbres, au plus mal, dans le cirage le plus complet, nous laissons quand même une place, même petite, à une lueur d’espoir. Si dans le noir complet nous acceptons qu’il reste un brin de lumière, il faut aussi bien admettre en symétrique que dans la clarté absolue : le bonheur, la perfection, doit subsister une part d’ombre, une tâche, un nuage. Si nous admettons l’un sans admettre l’autre nous tordons la logique, nous nions une part du monde, de la réalité. Et si nous parvenons à admettre l’un et l’autre alors il apparaît que le monde et ses phénomènes ne se présentent plus à nous sous deux formes contraires et opposées mais bien sous quatre formes combinées : du noir et du blanc certes, et aussi cette part de blanc au sein du noir et cette part de noir au sein du blanc. Cette idée simple est figurée par l’enlacement du yin et du yang de la pensée orientale … et sa compréhension ouvre des perspectives car ces quatre combinaisons logiques permettent de relativiser bien des situations. En ce qui concerne tes craintes de ne pas être capable une fois sortie du système, de renouer avec ta nature, on peut considérer que si aujourd’hui tu es artificielle avec une part de naturel qui demeure, demain dehors tu pourras être naturelle avec une part d’artificielle qui demeure … qu’en dis tu ? Antoine tu m’étourdis. Tu as « l’art de manier l’abstrait à propos du concret » comme disait Claparède. Sans doute as-tu raison. Mais je ne te suivrai pas. Disons que je ne suis pas prête. Je n’ai jamais songé à m’évader, à fuir. Au milieu de ce monde si criticable il est vrai, il reste tout de même une place pour l’humanité et si tout ceux qui en sont porteurs le quitte, rien ne changera jamais. Tu dois partir, c’est très bien. Si tu es en danger je préfère te savoir loin d’ici. Mais ne pense pas que je puisse quitter mes repères si vite, pour un ailleurs bien incertain avec un homme éveillé peut-être mais que je connais moins bien que les travers de cette vie là que je vis depuis toujours et qui te semble médiocre ou absurde. Gabrielle, ce n’est pas après toi que j’en ai … Je ne t’en veux, moi non plus, pour rien au monde. Mais je ne peux pas tout plaquer sur un coup de tête, c’est une folie dont je suis bien incapable. Si par hasard tu reviens, si tu peux m’écrire ou me contacter, je te recevrai avec joie. Et il n’est pas impossible qu’un jour ou l’autre je décide de partir moi aussi. Alors nous nous reverrons peut-être … mektoub … D’accord, je n’insiste pas. En venant je pensais ouvrir cette fenêtre par laquelle tu rêves de t’envoler. Je me suis trompé. Je m’arrangerai pour te dire où je suis dès que possible. Sache que …je … Ne dis rien Antoine, ne dis rien qui te lierait à moi. Même si notre histoire s’arrête là il n’y aura aucun regret, aucune amertume. »

la révolution –

Dans la soirée, Gabrielle reçoit un message : c’est madame…, sa chef de service qui veut connaître la raison de son absence aujourd’hui. Pour une fois, tout l’immeuble semble retenir son souffle. Aucun cri intempestif, aucune télé assourdissante. Qu’a-t-elle fait ? Elle est restée là : chez elle, paisible. D’abord allongée sur le lit puis assise dans un fauteuil elle n’a cessé de penser. A l’indien. A Antoine bien sûr. Gabrielle est heureuse d’être elle-même, même si les paradoxes soulevés par la nuit l’ont un peu secouée. Ce dont elle a besoin maintenant c’est de temps pour éclaircir sa situation avant d’envisager une suite. Elle a besoin de réflechir, de faire le tour d’elle même : sa propre révolution. Cela prend du temps, du moins cela prendra le temps qu’il faudra, alors en guise de réponse à cet ultime contrôle hiérarchique, Gabrielle se connecte au réseau, après quelques clics elle obtient un formulaire en douze feuillets qu’elle remplit avec application. Puis elle fait enregistrer toutes ces modifications, relatives à son statut temporel : dès ce soir à minuit elle basculera, pour passer de quinze à neuf heures de travail par semaine. En rejoignant ainsi la troupe des minima, Gabrielle fait un pas vers la liberté, en décidant de ne plus participer au système qu’en service minimum elle s’engage sur le chemin de la révolte, sans heurt ni violence, pour accomplir son propre destin, s’éveiller à la vie : cette vie qu’elle cherche sous les masques, sans contrainte ni hiérarchie, elle trouvera des compagnons et agira à présent consciente, libre et responsable pour retrouver en elle et autour d’elle ce rythme enfoui, lent et progressif qui nous accorde avec le monde.

bibliothèque du PicNoir

Un inventaire du fonds disponible à la bibliothèque est en cours. Il peut permettre d’envisager de venir sur place pour consulter livres et documentations.

Comme on ne paiera pas un service en ligne pour vous faciliter l’accès au fonds référencé, ce fichier xls fera l’affaire.
On utilise ici à la biblio l’appli « mabibliothèque » pour enregistrer les ouvrages. Mais attention : seuls les titres parus avec isbn sont répertoriés. Nous ne souhaitons pas communiquer à l’IA, à l’état ni aux gafam le fonds non référencé d’infokiosk, brochures, tracts, etc…

Le fichier sera augmenté au fil du temps libre qui sera consacré à cette tâche minutieuse et passionnante à laquelle vous êtes invitéEs à participer ☺️

Car yeps ! la bibliothèque est ouverte toute l’année – située sur la commune du Carla-Bayle (09) – permanence chaque mercredi aprèm


vous pouvez venir ici en voisinEs comme en vagabondEs pour mener vos propres recherches sur place, pour écrire ou dessiner, voire juste vous aérer

c’est ni un squat, ni une zad, ni un camping, ni un airbnb, ni un woofing, ni une exploitation, ni une coloc, ni une commune, ni une hétérotopie, ni une planque, ni un collectif, ni un champs des possibles, ni un écolieu, ni un décor, ni un musée, ni une oeuvre, ni une expérience …

au mieux, c’est un monde parallèle

tente/camion possible de mars à octobre

prendreletemps@riseup.net
dm ouverts @vialdavid sur twitter

pour voir en ligne le contenu du fichier xls :
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pour télécharger l’appli LibreOfficeviewer sur f-droid :
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pour aider de loin ? bourgeoisE allège toi c’est bon pour ton karma 🙃
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Fr – the Demands of

(fr) THE DEMANDS OF THE COLLECTIVE BLACK VOICES AT FREE CAPITOL HILL TO THE GOVERNMENT OF SEATTLE, WASHINGTON

dimanche 14 juin 2020

source :

https://medium.com/@seattleblmanon3/the-demands-of-the-collective-black-voices-at-free-capitol-hill-to-the-government-of-seattle-ddaee51d3e47

THE DEMANDS OF THE COLLECTIVE THE DEMANDS OF THE COLLECTIVE BLACK VOICES AT FREE CAPITOL HILL TO THE GOVERNMENT OF SEATTLE, WASHINGTON VOICES AT FREE CAPITOL HILL TO THE GOVERNMENT OF SEATTLE, WASHINGTON
FreeCapitolHill – Jun 10

In credit to the people who freed Capitol Hill, this list of demands is neither brief nor simplistic. This is no simple request to end police brutality. We demand that the City Council and the Mayor, whoever that may be, implement these policy changes for the cultural and historic advancement of the City of Seattle, and to ease the struggles of its people. This document is to represent the black voices who spoke in victory at the top of 12th & Pine after 9 days of peaceful protest while under constant nightly attack from the Seattle Police Department. These are words from that night, June 8th, 2020.

For ease of consideration, we’ve broken these demands into four categories : The Justice System, Health and Human Services, Economics, and Education.

Given the historical moment, we’ll begin with our demands pertaining to the Justice System.

1. The Seattle Police Department and attached court system are beyond reform. We do not request reform, we demand abolition. We demand that the Seattle Council and the Mayor defund and abolish the Seattle Police Department and the attached Criminal Justice Apparatus. This means 100% of funding, including existing pensions for Seattle Police. At an equal level of priority we also demand that the city disallow the operations of ICE in the city of Seattle.

2. In the transitionary period between now and the dismantlement of the Seattle Police Department, we demand that the use of armed force be banned entirely. No guns, no batons, no riot shields, no chemical weapons, especially against those exercising their First Amendment right as Americans to protest.

3. We demand an end to the school-to-prison pipeline and the abolition of youth jails. Get kids out of prison, get cops out of schools. We also demand that the new youth prison being built in Seattle currently be repurposed.

4. We demand that not the City government, nor the State government, but that the Federal government launch a full-scale investigation into past and current cases of police brutality in Seattle and Washington, as well as the re-opening of all closed cases reported to the Office of Police Accountability. In particular, we demand that cases particular to Seattle and Washington be reopened where no justice has been served, namely the cases of Iosia Faletogo, Damarius Butts, Isaiah Obet, Tommy Le, Shaun Fuhr, and Charleena Lyles.

5. We demand reparations for victims of police brutality, in a form to be determined.

6. We demand that the City of Seattle make the names of officers involved in police brutality a matter of public record. Anonymity should not even be a privilege in public service.

7. We demand a retrial of all People in Color currently serving a prison sentence for violent crime, by a jury of their peers in their community.

8. We demand decriminalization of the acts of protest, and amnesty for protestors generally, but specifically those involved in what has been termed “The George Floyd Rebellion” against the terrorist cell that previously occupied this area known as the Seattle Police Department. This includes the immediate release of all protestors currently being held in prison after the arrests made at 11th and Pine on Sunday night and early Saturday morning June 7th and 8th, and any other protesters arrested in the past two weeks of the uprising, the name Evan Hreha in particular comes to mind who filmed Seattle police macing a young girl and is now in jail.

9. We demand that the City of Seattle and the State Government release any prisoner currently serving time for a marijuana-related offense and expunge the related conviction.

10. We demand the City of Seattle and State Government release any prisoner currently serving time just for resisting arrest if there are no other related charges, and that those convictions should also be expunged.

11. We demand that prisoners currently serving time be given the full and unrestricted right to vote, and for Washington State to pass legislation specifically breaking from Federal law that prevents felons from being able to vote.

12. We demand an end to prosecutorial immunity for police officers in the time between now and the dissolution of the SPD and extant justice system.

13. We demand the abolition of imprisonment, generally speaking, but especially the abolition of both youth prisons and privately-owned, for-profit prisons.

14. We demand in replacement of the current criminal justice system the creation of restorative/transformative accountability programs as a replacement for imprisonment.

15. We demand autonomy be given to the people to create localized anti-crime systems.

16. We demand that the Seattle Police Department, between now and the time of its abolition in the near future, empty its “lost and found” and return property owned by denizens of the city.

17. We demand justice for those who have been sexually harassed or abused by the Seattle Police Department or prison guards in the state of Washington.

18. We demand that between now and the abolition of the SPD that each and every SPD officer turn on their body cameras, and that the body camera video of all Seattle police should be a matter of easily accessible public record.

19. We demand that the funding previously used for Seattle Police be redirected into : A) Socialized Health and Medicine for the City of Seattle. B) Free public housing, because housing is a right, not a privilege. C) Public education, to decrease the average class size in city schools and increase teacher salary. D) Naturalization services for immigrants to the United States living here undocumented. (We demand they be called “undocumented” because no person is illegal.) E) General community development. Parks, etc.

We also have economic demands that must be addressed.

1. We demand the de-gentrification of Seattle, starting with rent control.

2. We demand the restoration of city funding for arts and culture to re-establish the once-rich local cultural identity of Seattle.

3. We demand free college for the people of the state of Washington, due to the overwhelming effect that education has on economic success, and the correlated overwhelming impact of poverty on people of color, as a form of reparations for the treatment of Black people in this state and country.

4. We demand that between now and the abolition of the SPD that Seattle Police be prohibited from performing “homeless sweeps” that displace and disturb our homeless neighbors, and on equal footing we demand an end to all evictions.

5. We demand a decentralized election process to give the citizens of Seattle a greater ability to select candidates for public office such that we are not forced to choose at the poll between equally undesirable options. There are multiple systems and policies in place which make it impractical at best for working-class people to run for public office, all of which must go, starting with any fees associated with applying to run for public office.

Related to economic demands, we also have demands pertaining to what we would formally call “Health and Human Services.”

1. We demand the hospitals and care facilities of Seattle employ black doctors and nurses specifically to help care for black patients.

2. We demand the people of Seattle seek out and proudly support Black-owned businesses. Your money is our power and sustainability.

3. We demand that the city create an entirely separate system staffed by mental health experts to respond to 911 calls pertaining to mental health crises, and insist that all involved in such a program be put through thorough, rigorous training in conflict de-escalation.

Finally, let us now address our demands regarding the education system in the City of Seattle and State of Washington.

1. We demand that the history of Black and Native Americans be given a significantly greater focus in the Washington State education curriculum.

2. We demand that thorough anti-bias training become a legal requirement for all jobs in the education system, as well as in the medical profession and in mass media.

3. We demand the City of Seattle and State of Washington remove any and all monuments dedicated to historical figures of the Confederacy, whose treasonous attempts to build an America with slavery as a permanent fixture were an affront to the human race.

Transcribed by @irie_kenya and @AustinCHowe. Special thanks to Magik for starting and facilitating the discussion to create this list, to Omari Salisbury for the idea to break the list into categories, and as well a thanks to Kshama Sawant for being the only Seattle official to discuss with the people on Free Capitol Hill the night that it was liberated.

Although we have liberated Free Capitol Hill in the name of the people of Seattle, we must not forget that we stand on land already once stolen from the Duwamish People, the first people of Seattle, and whose brother, John T. Williams of the Nuu-chah-nulth tribe up north was murdered by the Seattle Police Department 10 years ago.

Black Lives Matter — All day, Every day

LES REVENDICATIONS DES VOIX COLLECTIVES NOIRES À FREE CAPITOL HILL ADRESSEES AU GOUVERNEMENT DE SEATTLE, WASHINGTON

FreeCapitolHill – 10 juin

En hommage aux personnes qui ont libéré Capitol Hill, cette liste de revendications n’est ni anecdotique ni simpliste. Ce n’est pas une simple demande de mettre fin à la brutalité policière. Nous exigeons que le conseil municipal et le maire, quels qu’ils soient, mettent en œuvre ces changements de politique pour l’avancement culturel et historique de la ville de Seattle, et pour apaiser les luttes de ses habitants. Ce document fixe par écrit les voix noires qui ont pris la parole en vainqueurEs au sommet du 12th & Pine après 9 jours de manifestations pacifiques, sous l’attaque nocturne constante du département de police de Seattle. Ce sont les mots de cette nuit du 8 juin 2020.

Pour plus de facilité, nous avons divisé ces demandes en quatre catégories : le système de justice, la santé et les services sociaux, l’économie et l’éducation.

Étant donné le moment historique, nous commencerons par nos revendications concernant le système de justice.

1. Le service de police de Seattle et le système judiciaire attaché sont au-delà de la réforme. Nous ne demandons pas de réforme, nous exigeons l’abolition. Nous exigeons que le Conseil de Seattle et le maire cessent de financer et abolissent le Département de police de Seattle et l’appareil de justice pénale qui va avec. Cela signifie 100% du financement, y compris les salaires pour la police de Seattle. Au même niveau de priorité, nous exigeons aussi que la municipalité interdise les opérations d’ICE dans la ville de Seattle.

2. Dans la période de transition entre aujourd’hui et le démantèlement prochain des services de police de Seattle, nous exigeons que le recours à la force armée soit totalement interdit. Pas d’armes, pas de matraques, pas de boucliers anti-émeute, pas d’armes chimiques, en particulier contre ceux qui exercent leur droit garanti par le premier amendement en tant qu’américains, de protester.

3. Nous exigeons la fin de l’engrenage école-prison et l’abolition des prisons pour jeunes. Sortez les enfants de prison, sortez les flics des écoles. Nous exigeons également que la nouvelle prison pour jeunes en construction à Seattle soit maintenant réaménagée.

4. Nous exigeons que ni le gouvernement de la ville, ni le gouvernement de l’État, mais que le gouvernement fédéral ouvre une enquête approfondie sur les cas passés et actuels de violences policières à Seattle et à Washington, ainsi que la réouverture de tous les cas clos signalés au Bureau de la responsabilité policière. En particulier, nous exigeons la réouverture d’affaires précises à Seattle et à Washington dans lesquelles aucune justice n’a été rendue, à savoir les affaires Iosia Faletogo, Damarius Butts, Isaiah Obet, Tommy Le, Shaun Fuhr et Charleena Lyles.

5. Nous exigeons des réparations pour les victimes de violences policières, sous une forme à déterminer.

6. Nous exigeons que la ville de Seattle fasse en sorte que les noms des officiers impliqués dans les violences policières soient rendus publics. L’anonymat ne devrait pas être un privilège même dans la fonction publique.

7. Nous exigeons un nouveau procès de toutes les personnes de couleur purgeant actuellement une peine de prison pour crime violent, par un jury de leurs pairs dans leur communauté.

8. Nous exigeons la dépénalisation des actes de protestation, et l’amnistie pour les manifestants en général, mais en particulier ceux impliqués dans ce qui a été appelé « la rébellion George Floyd » contre la cellule terroriste qui occupait auparavant cette zone connue sous le nom de Seattle Police Department. Cela comprend la libération immédiate de tous les manifestants actuellement détenus en prison après les arrestations effectuées sur 11th et à Pine dimanche soir et tôt le samedi matin les 7 et 8 juin, ainsi que tout autre manifestant arrêté au cours des deux dernières semaines du soulèvement, le nom d’Evan Hreha en particulier vient à l’esprit qui a filmé la police de Seattle en train d’asperger [de spray au poivre] une jeune fille et est maintenant en prison.

9. Nous exigeons que la ville de Seattle et le gouvernement de l’État libèrent tout détenu purgeant actuellement une peine pour une infraction liée à la marijuana et annulent la condamnation correspondante.

10. Nous exigeons que la ville de Seattle et le gouvernement de l’État libèrent tout prisonnier purgeant une peine juste pour avoir résisté à une arrestation s’il n’y a pas d’autres charges connexes, et que ces condamnations soient également radiées.

11. Nous exigeons que les prisonniers purgeant actuellement une peine bénéficient du droit de vote plein et sans restriction, et que l’État de Washington adopte une législation spécifiquement contraire à la loi fédérale qui empêche les criminels de pouvoir voter.

12. Nous exigeons la fin de l’exemption des poursuites contre des policiers dans l’intervalle d’ici à la dissolution du SPD et du système judiciaire existant.

13. Nous exigeons l’abolition de l’emprisonnement, d’une manière générale, mais surtout l’abolition des prisons pour jeunes et des prisons privées à but lucratif.

14. Nous exigeons, en remplacement du système de justice pénale actuel, la création de programmes de responsabilisation réparatrice / transformatrice plutôt que de l’emprisonnement.

15. Nous exigeons que la population soit dotée d’une autonomie pour créer des systèmes de prévention du crime localisés.

16. Nous exigeons que le département de police de Seattle, d’ici à la date de son abolition dans un proche avenir, vide les « objets trouvés » et restitue les biens appartenant aux habitants de la ville.

17. Nous exigeons que justice soit rendue à ceux qui ont été harcelés ou abusés sexuellement par les services de police de Seattle ou les gardiens de prison de l’État de Washington.

18. Nous exigeons que d’ici à l’abolition du SPD, tous les agents du SPD allument leurs caméras corporelles et que les données des caméras corporelles de tous les policiers de Seattle soit matière d’un enregistrement public facilement accessible.

19. Nous exigeons que le financement précédemment utilisé pour la police de Seattle soit réorienté vers : A) Santé et médecine socialisées pour la ville de Seattle. B) Logement public gratuit, car le logement est un droit, pas un privilège. C) Éducation publique, pour réduire la taille moyenne des classes dans les écoles de la ville et augmenter le salaire des enseignants. D) Services de naturalisation pour les immigrants aux États-Unis vivant ici sans papiers. (Nous exigeons qu’ils soient qualifiés de « sans papiers » car personne n’est illégal.) E) Développement communautaire général. Parcs, etc.

Nous avons également des exigences économiques auxquelles nous devons répondre.

1. Nous exigeons la dé-gentrification de Seattle, en commençant par le contrôle des loyers.

2. Nous exigeons le rétablissement du financement de la ville pour les arts et la culture afin de rétablir l’identité culturelle locale autrefois riche de Seattle.

3. Nous exigeons un collège gratuit pour les habitants de l’État de Washington, en raison de l’effet déterminant que l’éducation a sur la réussite économique et de l’impact écrasant corrélé de la pauvreté sur les personnes de couleur, comme une forme de réparation pour le traitement des Noirs dans cet état et pays.

4. Nous exigeons que d’ici à l’abolition du SPD, soit interdite la pratique des « balayages de sans-abri » qui déplacent et dérangent nos voisins sans-abri, et sur un pied d’égalité, nous exigeons la fin de toutes les expulsions.

5. Nous exigeons un processus électoral décentralisé pour donner aux citoyens de Seattle une plus grande diversité des candidats à des fonctions publiques de sorte que nous ne soyons pas obligés de choisir au scrutin entre des options tout aussi indésirables les unes que les autres. La multiplicité des systèmes et stratégies à mettre en oeuvre rend impossible pour les travailleurs de se présenter à une fonction publique, ils doivent surmonter tout cela, à commencer par les frais associés à la candidature.

En ce qui concerne les demandes économiques, nous avons également des revendications concernant ce que nous appellerions officiellement « Santé et services sociaux ».

1. Nous exigeons que les hôpitaux et les établissements de soins de Seattle embauchent des médecins et des infirmières noirs spécialement pour aider à soigner les patients noirs.

2. Nous exigeons que les habitants de Seattle recherchent et soutiennent fièrement les entreprises appartenant à des Noirs. Votre argent est notre pouvoir et notre durabilité.

3. Nous exigeons que la ville crée un système entièrement distinct doté de spécialistes en santé mentale pour répondre aux appels du 911, et insistons pour que toutes les personnes impliquées dans un tel programme suivent une formation approfondie et rigoureuse sur la désescalade des conflits.

Enfin, laissez nous vous adresser maintenant nos revendications concernant le système éducatif de la ville de Seattle et de l’État de Washington.

1. Nous exigeons que l’histoire des Noirs et des Amérindiens soit davantage mise en évidence dans le programme d’éducation de l’État de Washington.

2. Nous exigeons qu’une formation approfondie contre les préjugés devienne une exigence légale pour tous les emplois dans le système éducatif, ainsi que dans les professions de la santé et dans les médias.

3. Nous exigeons que la ville de Seattle et l’État de Washington suppriment tous les monuments dédiés aux personnages historiques de la Confédération, dont les frauduleuses tentatives de construire une Amérique avec l’esclavage comme pièce maitresse étaient un affront à la race humaine.

Transcrit par @irie_kenya et @AustinCHowe. Un merci spécial à Magik pour avoir lancé et facilité la discussion pour créer cette liste, à Omari Salisbury pour l’idée de diviser la liste en catégories, ainsi qu’à Kshama Sawant pour être le seul officiel de Seattle à avoir discuté avec les gens de Free Capitol Hill la nuit où il a été libéré.

Bien que nous ayons libéré Free Capitol Hill au nom des habitants de Seattle, nous ne devons pas oublier que nous sommes sur des terres déjà une fois volées au peuple Duwamish, le premier peuple de Seattle, et dont le frère, John T. Williams du Nuu -une tribu chah-nulth dans le nord a été assassinée par le service de police de Seattle il y a 10 ans.

Black Lives Matter – Toute la journée, chaque jour

creuser jusqu’aux nuages

mardi 5 mai 2020

A vivre en sauvage, on redécouvre que l’on a la capacité de trouver l’eau. Sans nanocapteur, sans technologie ni réalité augmentée, sans don ni magie ni pseudo-chamanisme non plus.
nan nan nan

Juste avec ce truc un peu oublié qu’est la faculté de raisonner ; ce cheminement qui part de l’observation, passe par quelques déductions pour arriver jusqu’à une hypothèse qui sera mise à l’épreuve de l’expérience : ici à coups de pelle.
Si l’expérience s’avère concluante, alors l’hypothèse était juste. Dans le cas contraire on reprend les observations et/ou les déductions et ainsi de suite…

Alors c’est sûr ! on pourra reprocher le caractère chronophage de la démarche, son incertitude voire l’insécurité, la précarité qui l’accompagnent. Ça prend du temps d’observer, de penser toussa toussa…

On préfèrera donc peut-être un résultat immédiat livré par une prothèse artificielle, un outil, une technologie ou – ce qui revient au même – on préfèrera donc peut-être un résultat immédiat livré par une formule magique, une révélation, une interprétation d’oracles ou un don inexplicable, bref ! un truc efficace qui offre une réponse rapide et sûre sans que l’on ait soi-même à parcourir tout le fastidieux processus plus ou moins long, et complexe, qui mène jusqu’à cette réponse.

Or de mon point de vue certes désuet, jugé hautain voire perché, il n’y a pas d’un côté les rationalistes technophiles éclairéEs et de l’autre les spiritualistes illuminéEs : ce sont juste deux aspects de la même servitude ; et – toujours de mon point de vue – c’est en bonne partie parce que l’on cesse peu à peu d’utiliser notre faculté de penser que nous en sommes aujourd’hui réduitEs à vivre en bio-capifascisme : terrifiante chimère née de l’union de deux monstres mortifères autoproclamés garants de la Vie dans un monde frénétique et stérile où doivent sans cesse, en toute hâte quoique sans raison ni sens circuler la matière, l’énergie, les corps, l’information pour que le réel, tel un Spectacle à bicyclette tienne… tant qu’il tourne et fuit en avant dans cette hallucination collective qui doit faire société.

Est-ce que quelqu’unE peut me dire s’il existe-t-il quelque part des études archéologiques, anthropologiques qui dissertent sur la perte, ou la mise en sommeil, de certaines de nos facultés naturelles corrélée au développement du progrès technologique ?

l’étrange écho

 

Le matin, j’ai repensé à cet « effroi diffus » qui est venu se poser sur le texte « car il n’y a RIEN à sauver » écrit et publié vendredi dernier.
Et puis dans l’aprèm, j’ai remis la main sur un livre que j’avais trouvé il y a quelques jours : récup sur le chariot à bagages qui fait désormais office de zone de gratuité devant la ressourcerie depuis que la dechetterie toute proche ne l’est plus : zone de gratuité puisque la ressourcerie existe.^^
bref.

Sur cet espace minuscule on est autorisé à prendre et poser librement ce que l’on veut, j’y passe parfois pour glaner des livres à recueillir à la bibliothèque. Ce jour là je tombe sur un livre que j’ai fabriqué 🙂
ce qui n’a rien d’exceptionnel non plus vu que lorsqu’il m’arrive de vendre ces automicroéditions je le fais sur les marchés des environs fréquentés par une population tout à fait sensibilisée à ce geste de don sur zone de gratuité.
Donc dans l’aprèm je reprends ce livre, posé à la bibliothèque depuis son retour, et puis je l’ouvre. Une page en est cornée : je m’y rends et me trouve devant le texte « petite provocation, pour réagir » sous-titré (petite vocation pour agir).
Du coup je le relis.
Et alors, en un double étrange écho, la page 17 et ma carcasse saisie, sont traversées – 20 ans après – par le même « effroi diffus »



Ce genre d’expérience pourrait pour certainEs relever du mysticisme, ce que je réfute sans pour autant nier l’existence de ces échos étranges.
De mon point de vue, pas besoin d’une force immanente, ni d’idée supérieure, ni de dieux, sectes et religions pour expliquer et encadrer la perception ni l’interprétation de tels moments. Car à mon avis ces moments sont inscrits dans le ballet de la vie et n’ont rien d’exceptionnel car ils ne surviennent pas comme illuminant soudain une réalité qui en serait par ailleurs dépourvue. Ces moments forment plutôt la trame naturelle de nos interactions avec l’univers lorsque nous disposons de notre TEMPS – passer son temps au rythme singulier qui est le notre entre en résonance comme des harmoniques avec un rythme naturel qui nous dépasse et nous englobe : le rythme de l’univers lui-même concert des rythmes combinés de ses super-amas en bulles de savon, de ses amas locaux, ses galaxies, ses systèmes solaires, ses planètes dont … la TERRE et tout ce qui vit dessus.

C’est à dessein que les religions, les sectes, tout le care et les biosoinstelluriques, les thérapeutes, les faux prophètes, … élèvent ces moments à un statut de mystique rare : pour mieux organiser et contraindre le reste du TEMPS. Tous ces charlatanEs sont inutiles pour cultiver le lien qui existe entre la singularité unique et originale qu’est chaque être vivant (dont vous et moi) et un tout multiple / entre notre infinité singulière et l’infinité dans laquelle nous évoluons.
De ce point de vue, les textes sacrés, préceptes, lois donc les religions et états qui les imposent sont des obstacles, des écrans, des verres déformants, une « fantaisie abstractive » selon Bakounine, un Spectacle (d’effroi diffus) qui s’immisce entre l’univers et nous.

Or
le temps libéré est un luxe incroyable. Les nobles, puis les bourgeoisEs le savent bien puisque depuis longtemps c’est le but de leur domination sur une autre partie de l’humanité qui travaille : qui use son temps à la place de bourgeoisEs aujourd’hui actionnaires et/ou multipropriétaires par exemple.

Quand on n’est, ou ne nait pas bourgeoisE en revanche, le temps libéré est un luxe que la société aime à voir se payer cher en misère et/ou exclusion. Au mieux c’est pour faire artiste et/ou bénévole au pire c’est zone et/ou prison.

Alors qu’il suffit de changer de point de vue. L’actionnaire et le multipropriétaire sont les vraiEs parasites du corps social et du coup on peut respecter (voire rejoindre, soutenir, reproduire, adapter, associer, combiner, multiplier ..) déjà respecter toutes les tentatives d’adaptation du corps social par celles et ceux qui vivent dans des contraintes. Contraintes d’adaptation qui ne sont que préambules à d’autres bouleversements à venir.
Comment anticiper en commun pour donner une chance à l’ensemble HUMANITE de s’adapter – ou pas –
en favorisant l’auto-organisation d’initiatives spontanées,
sans attendre que celles ci,
qui prennent des formes variées,
ne soient transformées en produits et/ou solutions
spectaculaires et convenuEs –
ni en nouvelle « fantaisie abstractive » –
par une bourgeoisie prompte à s’accaparer le réel,
jusqu’à en controler les rébellions,
les pratiques et les imaginaires subversifs
pour perdurer ?

Les prendre de cours par la libération
complète et joyeuse
de notre temps de vie
et l’organisation commune
de ce nouvel état d’être

peut s’envisager comme une option.




lundi 6 janvier 2020

car il n’y a RIEN à sauver

vendredi 3 janvier 2020

Bon. J’espère qu’on aura compris que je ne suis pas contre la grève…

de la même manière, si je critique le livre de @TeamIsaAttard et l’édito de @Francois_Ruffin ce n’est évidement pas que je m’oppose à l’anarchie, à l’antiproductivisme ni à l’anticonsumérisme. Pas plus en vertu d’un quelconque idéal indétrônable.

non, non, non
c’est que je pense qu’il n’y a RIEN à sauver de ce Spectacle absurde d’effroi diffus.

Si ces deux personnes que je respecte par ailleurs – leur accordant plutôt une présomption de sympathie vu que je ne les connais pas – s’illEs donc usent de ces termes, je n’imaginent pas plus qu’illEs sont manipuléEs comme des fèves par les vilainEs anthroposophes. Depuis longtemps, les sectes et les chapelles sont multiples à se partager le marché de la crédulité.

non, non, non,
je pense que si madame Attard et monsieur Ruffin usent de ces termes c’est plus simplement peut-être parcequ’illEs sont intelligentEs et les produits de ce même spectème
spectastème
systèculaire
systulaire
bref, système spectaculaire dans lequel il est judicieux d’user de ces termes pour bien négocier les virages qui s’annoncent.
Virages sur un chemin que l’anthroposophie jalonne depuis longtemps déjà de comptoirs, relais et auberges – écoles, jardins, banques – … – sanctuaires.

Si ces deux figures émergent et sont reconnues (par leurs pairs) comme étant de bonnEs pilotes intelligenEs, la bourgeoisie devrait bientôt sinon les laisser manoeuvrer dans cette tourmente, du moins leur offrir de beaux rôles. Pour PERDURER.

Or, dans les termes dont illEs usent il est justement question de faire en sorte que ce même système CESSE de perdurer.

voili voilou
Donc à elleux d’aller au bout du rôle qu’illes se donnent dans la panoplie assez ridicule qu’illes ont enfilée
ou de changer de costume de scène
voire de s’éclipser avec le reste du Spectacle
dont il n’y a rien à sauver.
Pas même eux.

canopée / le sommet du vivant

vendredi 18 octobre 2019

Belle amie, complice amoureuse, pendant ce temps qui m’éloigne de toi j’écoute parfois la radio.

Ce terme de canopée me plonge à l’instant dans un monde fantastique : selon Francis Hallé c’est là que se résolvent en bonne intelligence tous les problèmes posés par la vie ; là que des fentes timides créent des structures comme des membranes, entre les arbres qui n’osent se toucher ; là que la nuit sonore – imagine – commence à la tombée du jour par les rythmes mêlés « de millions de batraciens » qui seront remplacés peu à peu par un essaim insensé de sons d’insectes pour enfin, déjà, se peupler de pépiements d’oiseaux multiples jusqu’à l’aurore… Cet endroit est magique puisque perpétuel, la vie – prolixe – s’y épanouit comme en nulle autre ailleurs au monde ; c’est le sommet du vivant, la peau de la Terre qu’effleurent la conscience – et la lumière.

Pour comprendre mon enthousiasme, tu peux prendre un peu de ton temps pour écouter ses mots à lui : ils sont justes et sensés, pas du tout noyés dans de l’à peu près mystico-ésotérico-pouet-pouet, comme les mantras que l’on entend anônnés par les charlatans de cette écologie spectaculaire et prophétique que je moque et critique. Cet homme arrive, sans quitter la raison, à révéler des vérités essentielles et précieuses pour une raison toute simple : il est SINCERE !
Tu peux sans doute chercher par toi même, tu retrouveras sur les internets des traces du radeau des cîmes et de l’aventure qu’il mène depuis trente ans avec d’autres perchéEs, pour observer et étudier cette fine épaisseur de vie qu’a tissé la-haut la conscience pour évoluer.

Je t’embrasse

Post-Scriptum : Ah oui, et puis donc faudra faire bien gaffe à cette canopée : si elle pouvait ne plus jamais être préemptée par l’entreprise mercantile sans réaction mais plutôt perçue soudain – partout sur la planète – comme désormais le lieu essentiel à … et bien disons à la circulation de la lumière, donc de l’énergie, donc de la vie sur terre … ce serait chouette / merci, bisou

anthroposophie altermondialisme & nouvelle droite

vendredi 27 septembre 2019

schéma commencé suite à l’échec du contre sommet du G7 à Biarritz pour tenter de comprendre à quel point l’anthroposophie infecte depuis des années les milieux altermondialistes – on découvre lorsque l’on cherche un peu que cette écologie conspirationniste est intimement liée à l’écologie intégrale et à la nouvelle droite.

Un courant ésotérico-populo-écologique existe à droite comme à gauche, relié par une même idée, très ancienne qui se base sur un fond raciste.

Cette recherche permet de comprendre que le #metafascisme : cette montée des suprématismes et des extrêmes droites dans tout le monde occidental-chrétien-capitaliste rejoint un discours porté par des organisations écologistes et des ONG. Ce qui est en jeu dans la métamorphose du capitalisme en un #GreenNewDeal c’est le maintien de la position dominante de l’occident pour non pas « sauver » la nature mais continuer à l’exploiter au détriment des peuples indigènes ou autochtones. Greta Thunberg elle même parle de sauver « notre » civilisation : blanche/occidentale/chrétienne et capitaliste ce qui est un problème.


récapitulatif

 

a

medi 1er juin 2019

Je ne suis pas né avec un A cerclé en argent dans la bouche.
Il m’a fallu du temps, des rencontres et pas mal de déceptions pour comprendre que les ami-es que je cherchais étaient invisibles.
Du temps et des luttes, proches et lointaines, pour comprendre l’illusion de l’écologie sectaire des petits pas vers l’entre-soi.
Aujourd’hui, enfin débarrassé de ces scories, détaché, éloigné ou brouillé avec pas mal de ce que l’ »alternatif » a pu produire de creux ces 20 dernières années, me vient l’envie d’un petit récapitulatif.

né à Vesoul (70)
Vial est le nom de ma mère
licence de philo au Mirail (tlse)
crève Hodgkin et ton syndrôme : en rémission depuis 1997

association nova express :

co-création de l’asso nova express (1998) avec Céline Delestré :

participation (98-2002) au collectif mix arts myrys

https://librairiemobile.wordpress.com/2014/12/19/01-04-99/

éditions Key Largo :

https://librairiemobile.wordpress.com/2014/12/19/les-editions-key-largo-une-collection-achevee/
https://www.instagram.com/p/BajMySnHBc0/

la librairiemobile :


basée à Terre Blanque de 2002 à 2006
https://librairiemobile.wordpress.com/2014/12/19/la-librairie-mobile-historique-et-prochaines-etapes/

quand on pensait encore que ça servait à quelque chose de signer des tribunes

référence dans le guidaltern

la librairiemobile à Biocybèle

anonymous :

#Opbartleby
https://www.youtube.com/user/FreeFrogFrench
https://www.facebook.com/Anonymous-Garden-341363899231316/

La Grenouille – jardin/bibliothèque :


http://web.archive.org/web/20160303181132/http://www.librairiemobile.org/spip.php?article23
https://www.facebook.com/STOP-Consommation-566181160196436/
parcelle d’utopîe

Bibliocoop :


définition de la bibliocoop

https://librairiemobile.wordpress.com/2014/12/19/la-bibliocoop-une-mise-en-commun-sur-le-marche-de-monbrun-bocage/

LUMOMANA

https://www.kisskissbankbank.com/fr/projects/lumomana-atelier-galerie-bibliotheque/tabs/description
https://www.ladepeche.fr/article/2013/11/22/1758254-le-mas-d-azil-lum-omana-une-galerie-conviviale.html


http://altercampagne.free.fr/pages/2008/AlterTour/Collectifs_associes.html

Bibliothèque du Pic Noir :

quand on cherchait un bateau pour faire la bibliothèque

https://librairiemobile.wordpress.com/2017/04/03/p-a-z/

https://librairiemobile.wordpress.com/2018/09/18/a-quoi-donc-occuper-ce-co-laps-de-temps-quil-nous-reste-a-vivre-ensemble/

travail artistique perso :

en soutien à la lutte de San Salvador Atenco contre l’aéroport (2001)

quasi tout les textes, récits, poésies accessibles ici

et aussi là

trilogie – anticipation politique :

stop consommation [en français]
stop consumo [en espagnol]

i.mage


ET Gabrielle ou la révolution relative

récit sur le transhumanisme :

Le fantôme de l’auberge du diable

poésie automatique

adaptation pour le théâtre de « Vercoquin et le plancton » de Boris Vian

facebook avec des trucs en vrac

c’est l’eau qui crée

assemblages

les mobiles : prendre le temps de faire voler les cailloux

https://www.artactif.com/fr/artist/vialdavid/work/collection/20811-sans-titre

https://vimeo.com/187152448

le système : plan d’évacuation (2017)

avec John Wayne(2018)

programme imaginaire composé avec les programmes des candidat-es aux européennes 2019