01-04-99

La chronique qui suit relate de façon subjective l’occupation des locaux de l’ENSAT à Toulouse, par un collectif d’artistes en quête d’un lieu où travailler. Joël est le président de l’association Mix art Myrys, initiatrice de cette action. nova express est une association amie, composée elle aussi d’artistes plasticiens sans atelier :

Chronique d’une occupation annoncée

Jeudi 1er Avril 1999. 00h05.

Veillée d’arme pour un état de siège. Artistique, ludique, pratique. Il fait beau, les étoiles brillent. Demain, premier lever aux aurores depuis bien longtemps. Le corps est las, l’esprit déterminé. A s’amuser d’abord. Comme quand on était gamins. Un lieu, un espace. La cabane. A nous. Quelle responsabilité, que de possibilités, de variantes à imaginer. On espère être tranquilles pour réfléchir et créer. Pas de casques, pas de bottes : il y a le Kossovo pour ça aujourd’hui. On s’installe. Et on déballe. Attention, pas de la camelote, pas du stuc, pas du toc. Des trucs qui changent l’espace et le temps, ici et maintenant.

Jeudi 1er Avril. 7h25.

Coup de fil de Joël, tuyau sur l’adresse, en route dans les artères matinales. 145, avenue de Muret : c’est là qu’on va.

Jeudi 1er Avril. environ treize heures.

Ça y est. Nous sommes installés. Parachute et techno, douillet, moquette et fumée : l’ambiance est posée. Pour nova express, 4 pièces. Un appart confortable. Grandes fenêtres, espaces intimes. Ce sera donc une pièce expo-salon et trois ateliers en enfilade. Déjà, Kit Shette, Manu, Olivier et Brahim posent leur univers. On n’attend plus que le public. Ou les farces de l’ordre. Pourtant, tout est en ordre ici. Cohérent, disposé. Pas besoin de venir y foutre la zone. Jeudi 1er Avril. environ seize heures.

Sortie de réunion extraordinaire. Un point. Faisons le point. Apparemment, ça craint. Un tableau, une certaine croûte, a disparue. Là où viennent des peintres, un tableau est volé ! A moins que ce ne soient quelques traîtres, ou bien d’anciens élèves. Bref, Hercule Poirot, à moi Sherlock Holmes … Toujours est-il qu’un huissier sec et bien huilé vient faire un constat d’effraction et de détérioration de matériel, ce que je démens ici. Des gens passent, discutent, demandent. Beaucoup de gens.

Vendredi 2 Avril. 9h30.

Beaucoup de jeunes. 600 personnes au minimum, plutôt souriantes, décontractées, aimables et curieuses sont venues faire la fête. Nous sommes fatigués mais heureux et sûrs, au fond, de bien faire. Il n’y a eu aucun problème, aucun raté, aucun dérapage. L’ambiance est bonne, Le climat presque sérieux entre nous.

Réveil inquiet vers six heures. Pas de mouvements suspects, pas de bottes ni de casques. Il y a le Kossovo pour ça aujourd’hui. En revanche, on sait maintenant que le lieu n’est pas à tous, pas à nous via l’état. Il est privé et réservé. Donc nous sommes là provisoirement ; pour montrer ce dont nous sommes capables. Trois jours pour faire nos preuves. Ça va être dur. Fatiguant. Mais l’aventure est excitante, stimulante. Et la lutte est juste et nécessaire. Pour avancer. Nous avançons et créons un courant. Sur notre passage, à nos côtés, tout tourbillonne et s’anime.

En route vers plus de complexité aussi. Des structures pour lier, pas pour limiter. Des causes communes et des rapports justes semblent nécessaires et suffisants pour se mettre en mouvement ensemble.

La vie commença par isoler l’ADN du milieu aqueux, ambiant, englobant : la soupe primordiale. Nous devons nous mêmes isoler nos rêves du milieu ambiant, englobant. Pour les ajuster, les disposer, les agencer dans un rythme commun original. Pas de règles, pas de limites, pas d’interdits : cela nécessite beaucoup de maturité, de responsabilité de la part de chaque individu. Or je vois, je constate et m’en épate, que nous ne sommes pas aptes d’office. Cela demande peu d’attention pendant longtemps ou plus d’attention en peu de temps. Ces expériences de la vie sont liées à l’aventure assimilée. D’abord se prendre en charge. Prendre conscience et être responsable de toutes les consé-quences de tous ses actes et paroles. A l’infini.

Ce lieu est comme un monde. Il prédispose à la vision d’ensemble. Plus d’épiphénomènes ponctuels et difficiles à appréhender, à maîtriser. Mais plutôt une variété, une déclinaison de phénomènes répondant à un modèle commun cohérent. Un scénario précis pour mille histoires différentes.

Mercredi 7 Avril. 14h

Le temps passe à une vitesse folle et la nuit est une femme à barbe. Maintenant, l’orage éclate, il grêle, il tonne. On est loin de l’excitation et de la satisfaction de dimanche dernier au soleil. A côté, Blaise crie.

Reprenons : Le premier soir, le public était donc jeune, étudiant et curieux. Le deuxième soir fut plus électrique. Par la musique, par le public, par l’ambiance. Les demandes d’ateliers affluent, les visiteurs sont ravis, les soutiens sont nombreux, les finances sont positives, le lieu est respecté.

Je me demandais jusqu’à présent ce que les autorités pourraient nous reprocher, aujourd’hui je le sais. Ce matin, au tribunal, le juge a expliqué que son rôle était d’appliquer la Loi. Et la Loi est contre nous car nous ne sommes pas chez nous. Nous occupons des bâtiments qui appartiennent à quelqu’un : un sigle : l’INP. Et la propriété est sacrée.

Nous, nous revendiquions le contraire. Nous estimons que ce qui est à l’état est à nous puisque l’état, c’est nous. Et en investissant L’ENSAT, nous pensions être chez nous. Mais ce n’est pas le cas, nous sommes chez INP. D’ailleurs cette question de la propriété a aussi surgit du public. Des mauvais coucheurs nous reprochent qu’il y ait une heure de fermeture, comme une boîte ou un club. Ils se voient déjà chez eux. Chez tous donc chez eux. Difficile de leur expliquer que nous ne fermons pas la porte pour rester chez nous, pour nous retrouver entre nous. Nous fermons cet espace pris sur la rue pour dormir, puis ranger, nettoyer et tout préparer pour qu’ils reviennent le lendemain soir, frais et pleins d’énergie, pour faire la fête.

Entre nous, la question se pose comme préambule à tout début de création. Qui s’installe où ? Et d’abord, qui s’installe ? Car nombreux sont ceux qui ont peur d’installer les ateliers, les décors, les outils. Peur de commencer, de donner un peu car c’est vrai que l’on risque de tout perdre vite, dans de mauvaises conditions, dans l’urgence. Ensuite, pour ceux qui s’installent, la crainte devient de perdre sa matière ou ses outils. Pourtant, il me semblait acquis qu’il s’agit de venir ici avec son pinceau, sa toile, sa peinture et son inspiration. Tout cela est très personnel. Unique et varié. Nous sommes ici, car ici il y a l’espace. Si pour créer, il faut de la matière, du temps, de l’énergie et de l’espace, l’ENSAT nous apporte l’espace.

C’est bien le cadre, la membrane qui nous isole du milieu ambiant, englobant. . Pour la matière, il faut soit des tunes, soit se satisfaire de récupération. . Pour le temps, nous sommes de plus en plus nombreux à en avoir et à l’occuper à chercher. . L’énergie est variable et relative, elle nous est propre.

Ainsi, des individus autonomes et responsables, sont invités à venir travailler à chercher dans un lieu dit ‘’Myrys’’. Ce sera pour eux l’occasion de rencontres et d’échanges, d’expériences et d’études qui peut-être leur seront utiles dans leur quête. Le tout est de savoir recevoir et offrir, écouter et expliquer, être attentif, éveillé.

Mais tout ça, c’est des mots. Des idées posées. Une vision d’ensemble de la vie de groupe. Une idée abstraite qui souhaite être pratique. Or les tensions humaines reposent sur des quiproquos, des malentendus, des imbroglios qui échappent à l’analyse.

Le cadre devra donc être souple et ajustable, perméable.

NOTE : Au bout de douze jours d’occupation pacifique, les participants sont invités à quitter les lieux. La loi doit être appliquée, et le bâtiment doit revenir à son propriétaire : l’INP. Au bout de quelques semaines, l’ensemble du site est rasé, laissant la place à un vaste terrain vague…

Un an plus tard, le 11 Avril 2ooo, le même collectif investit à nouveau des bâtiments vides. Cette fois-ci, les lieux appartiennent à la mairie de Toulouse. Par cette action largement soutenue par le public toulousain, l’association Mix Arts Myrys démontre la légitimité de sa principale revendication : l’existence, en centre ville, d’ateliers de création ouverts à tous. Pourtant, le maire reste sourd et en appelle à la justice. Une fois de plus, la loi devra être appliquée et la mairie récupérera son bien.

Mais avant de faire place nette, l’association aura provoqué cette fois-ci une table ronde réunissant pour la première fois Mr Izard, président du conseil général, Mr Malvy, président du conseil régional, Mr Baudis, maire de Toulouse et Mr Lagrange, directeur de la DRAC. Enfin le projet porté par Mix Arts Myrys depuis 1997 est lu et discuté. A l’issue de cette rencontre et après plusieurs interventions diplomatiques du préfet, les différents protagonistes se mettent d’accord : ce projet sera inscrit dans le prochain contrat ville – état. D’ici là, une solution transitoire est envisagée pour reloger les artistes. Cette victoire (relative) pose de nombreuses questions :

Pourquoi faut-il se mettre dans l’illégalité pour être entendu par les autorités ? Est-ce le rôle des artistes de montrer au politique que la société change, que les citoyens sont curieux de ce qui se fait dans leur ville en matière de création ? Qu’est-ce que l’art ? Est-il figé : contemporain et déjà au musée ? Dans quelle mesure reste-t-il dans notre monde une place pour faire ce qui ne se fait pas ?

Le texte qui suit a été écrit à l’issue de cette deuxième occupation rue du Château d’eau en guise de conclusion.

L’humanité n’a pas disparu, y en a un bout près de chez vous.

Lorsque, il y a près d’un mois, nous avons investi les locaux municipaux de la rue du château d’eau, nous étions des squatters irrespectueux et insolents ; des asociaux incapables de participer au grand théâtre du monde, au mieux des rêveurs croyant le refaire, ce monde, en chanson. En tout état de cause, des personnes peu dignes de confiance, des gens pas sérieux. Ce sont pourtant ces mêmes personnes qui en vingt jours ont accueilli dix-neuf formations musicales éclectiques et onze sets de musique électronique, ont exposé vingt-huit plasticiens, sculpteurs et photographes, ont présenté deux spectacles de cirque et un spectacle pour enfants, sont allés dans la rue à deux reprises pour travailler et offrir aux yeux qui passent ce que leurs mains fabriquent. Car ces gens hors normes, décalés ou exclus sont artistes. Tous ici ont choisi d’utiliser leur temps et leur énergie à mélanger ou découper, à lisser, à graver, à chanter ou à jouer, à composer et à imaginer. Et comment peut-on être sérieux quand on passe son temps à de telles futilités ?

Aujourd’hui, nous avons démontré que l’originalité, la fantaisie et le rêve ne sont pas incompatibles avec le respect, la responsabilité et l’efficacité ; nous en sommes capables, mais avons pris le parti d’utiliser nos compétences à d’autres fins que le profit. C’est pour cela que nous sommes suspects. Comme si l’on nous reprochait de ne rien apporter à la société, rien de tangible, de concret. L’artiste ne produit rien : il n’est guère utile car on ne mange pas de pierres, fussent-elles sculptées. Or je pense que cette idée est contraire au principe même de ce qui différencie l’animal-consommateur de l’humain-créateur, elle dénie cinquante mille ans de culture humaine. Ne nous y trompons pas : nous sommes au service de tous car la culture est un bien propre à l’humain, et notre seule revendication, notre seul souhait est de pouvoir travailler en paix pour ensuite proposer à tous de goûter aux fruits de notre imagination.

NOTE : Donc après une première occupation : l’ENSAT en avril 1999, puis cette deuxième occupation rue du Château d’eau en mai 2ooo, le collectif Mix Arts MYRYS dû retourner dans le dernier bâtiment de l’usine désaffectée qui l’avait vu naître, à St Cyprien. Tenant leurs engagements avec le propriétaire, quand le lieu fut vendu, quand l’horizon d’en face fut bouché par une résidence en fausses briquettes roses, les artistes firent leurs cartons. Et loin de se sentir diminués, pleins d’audace et de foi, conscients qu’ils jouaient là leur dernière carte ils ouvrirent et s’installèrent rue de Metz, en plein centre ville dans les locaux vacants depuis un an de l’ancienne préfecture de la Haute-Garonne. A la limite du coup d’état artistique, ce geste symbolique fut applaudi par le public. En février 2oo1, quelques semaines avant les élections municipales, les artistes et leur attirail mirent les pieds dans le plat. Devant le soutien massif de la population, les autorités firent profil bas pendant que les différents candidats venaient draguer dans les couloirs un éventuel soutien en échange d’une éventuelle promesse. Mais lecoeur ne bat qu’à gauche, la liste motivé-e-s naissait tout juste et les relations qui existaient déjà entre elle et les mouvements militants de la ville fit pencher la balance à gauche, toute ! Hélas, mille fois hélas ! François Simon, candidat P.S., malgré une large alliance de la gauche contre le parachutage arriviste d’un Douste blasé par l’accueil qui lui fut fait, ne parvint pas à porter jusqu’au Capitole les espoirs d’une génération enthousiaste. Les Motivé-e-s entrèrent tout de même au conseil municipal, les rencontres et discussions qui eurent lieu durant cette période permirent à un réseau de se constituer à Toulouse. Un réseau d’associations, d’acteurs culturels, d’artistes et de bénévoles, de libres penseurs et d’habitués des luttes, d’amis de la Terre et de squatteureux-ses.

Aujourd’hui, début octobre 2oo1, ce réseau se mobilise, s’élargit et se consolide, à MYRYS, les portes vont rouvrir pour de nouveaux spectacles, expos et performances…

david vial

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