i.mage : un récit d’actualité

i.mage un récit de david Vial ISBN : 2-9517237-5-X dépôt légal : octobre 2oo1

i.mage

Antoine quitte l’appartement sans bruit, referme derrière lui la porte à clef avant de s’engager dans l’escalier de bois. Arrivé au premier étage il remet ses chaussures pour retrouver un peu de cette noble attitude qui le distingue, puis il tire sur ses vêtements défaits et marche vers le parc. Là, il choisit un banc ensoleillé et s’assied pour réfléchir. Ce n’est sans doute pas très grave mais de toute évidence quelque chose cloche chez lui. Déjà ce matin en se levant il a eu l’impression que quelque chose ne tournait pas rond. Autour de lui tout semble normal : les oiseaux volent et conversent avec joie, dans les allées circulent coureurs de fond et grands-mères en nourrices, cependant un peu à l’écart sous les arbres, des jeunes l’observent, impassibles. Comme s’ils guettaient ses moindres gestes ou sa réaction. Antoine a une nouvelle bouffée d’angoisse. Y a-t-il quelque chose sur lui, qui trahit son état ? Est-il tâché ou mal mis pour qu’ainsi on le décrypte de la tête aux pieds ? Un simple reflet de vitrine suffirait à effacer cette peur superficielle : rien dans son apparence ne le distingue pourtant, la gêne demeure et les gosses gardent les yeux braqués sur lui. Pour se soustraire à cette pression il se lève et repart, quitte le parc et plonge dans la ville. A neuf heures du matin les boutiques du centre piéton lèvent tout juste leur rideau, sur les trottoirs on s’occupe à décharger, trimballer les livraisons : la marchandise prévue pour la journée sera écoulée avant ce soir et demain tout pourra recommencer. Le système est si bien conditionné qu’aucun retard ni dommage n’est jamais signalé. Tous les produits sont fabriqués à temps, chaque consommateur remplit son devoir, tout ça sans histoire, sans réclamation. Antoine sort sa carte pour l’insérer dans une borne-réseau. La machine demande un code que l’initié lui sert, puis après quelques crépitements, ses comptes s’affichent :

compte énergie : 2500 ¥€$ compte temps : en attente Pour le moment, Antoine ne travaille pas. Mais vu l’état de ses finances, cela devient urgent. Aujourd’hui, son crédit s’élève à 18,75 ¥€$. C’est la somme qu’il est tenu de dépenser dans la journée pour conserver son statut d’intégré. Il peut l’utiliser à sa guise mais rien ne doit rester à l’heure du couvre-feu. En réalité, il en dépensera déjà huit ou neuf pour manger et trois pour la cotisation locative. Avec le reste il peut voir un film dans un multiplex urbain, prendre le métro ou passer un coup de fil… De toute façon, il a le temps. Beaucoup de temps. Il n’aime pas travailler. Il juge que le temps qui lui est accordé sur cette Terre n’est pas à prendre à la légère. L’occuper à produire des objets laids et sales lui semble absurde. Du coup, il se contente de peu pour vivre et passe son temps à flâner, à penser. Il ne cherche du travail que lorsque cela s’avère nécessaire pour alimenter son compte énergie. Il choisit alors un emploi temporaire qui lui prend quelques dizaines d’heures ; en échange, il reçoit des dols et son crédit quotidien augmente. En général, il ne va pas au-delà de quarante à cinquante heures de travail par mois. Cela lui assure un revenu modeste mais suffisant, de toute façon il n’a pas d’autre choix pour rester intégré. Sa formation scolaire initiale l’avait destiné aux travaux de maintenance. Pendant dix ans il a été tour à tour jardinier, laveur de carreaux, débroussailleur sur autoroute ; depuis peu seulement un stage qualifiant lui permet de travailler dans les centres vitaux. Il est devenu technicien, spécialiste des climatisations et opérateur dans la chaîne du froid. S’il le veut il peut trouver un emploi dans la journée : il lui suffit pour cela de se relier au réseau et de cliquer sur l’A.N.O.T. : l’Agence Nationale d’Organisation du Temps. Mis en place en même temps que la Carte Universelle, cet organisme est chargé de recenser à l’instant t tous les emplois à pourvoir sur le territoire et tous les intégrés cherchant à occuper leur temps au même moment. Un terminal combine les données et propose une série d’offres correspondant aux qualifications du demandeur. Tant qu’il était connecté, Antoine aurait pu consulter les offres du jour. Mais il est préoccupé et n’a pas envie de penser à cela. Il remonte la Spuistraat et s’installe pour un café en terrasse à un carrefour double où le canal et la rue qui le longe rencontrent un pont. C’est alors qu’une grappe de bicyclettes passent. Le tintamarre qui en résulte vient lui presser l’oreille interne, un instant déséquilibré, il rate son geste : la tasse qu’il destinait à ses lèvres se vide sur la table et son pantalon. La brûlure lui arrache un cri, d’un geste rageur il balance la tasse loin de lui. Si loin qu’elle atterrit au beau milieu d’un bateau-mouche. Dans l’élan, la tasse a traversé la rue, le tiers du canal, la vitre et les premiers convives pour terminer en torpille dans un fracas de vaisselle. Diantre quel exploit ! Quelle élégance ! Quel geste ! Une clameur jaillit du bateau. Les matelots cherchent en vain l’origine de ce tumulte tandis que stewards et hôtesses s’efforcent de calmer et panser les passagers. Mais le capitaine, happé par les flots du trafic ne peut stopper l’engin. Antoine reste un instant stupéfait. Personne alentour n’a fait le rapprochement entre son geste et le remue-ménage. Il éponge son pantalon avec la serviette, se lève et va payer sa consommation. En ressortant, il tient son pull à la main de manière à dissimuler la trace de café. La trace, la tâche, la tasse. La tasse n’y serait pas. Etant déjà éloigné il accélère et tourne dès qu’il peut au coin de la rue. Il continue à marcher ainsi, un peu au hasard et finit par se convaincre que cela n’est pas très grave. On ne peut lui reprocher aucune mauvaise intention, aucune préméditation. Un peu plus tard dans la journée il songe pourtant à savoir ce que sont devenus le bateau et ses passagers. Il espère n’avoir blessé personne. Il y avait eu des cris et une vitre brisée, comment être sûr que tout le monde est sain et sauf ? Il décide donc d’aller jusqu’au quai d’embarquement. Toutes les sociétés de loisirs ont une flottille de bateaux-mouches et toutes sont situées près de la gare. Le seul détail qu’il a remarqué ce matin est une sorte d’aileron bleu et jaune fiché à l’arrière du navire comme une nageoire caudale. Il a de la chance : deux seulement ont osé pareille allusion. L’une en rouge et jaune, l’autre est la bonne. Il dévale l’escalier et se présente au guichet comme journaliste indépendant, venu faire un article sur l’incident du matin. La jeune femme le prend très au sérieux et le conduit dans un petit bureau préfabriqué. Puis elle repart sans un mot, revient avec un homme rond et les laisse seuls.

« Vous êtes journaliste ?
-  Et bien oui, indépendant ; je n’ai pas encore de …
-  de carte ?
-  … de carte oui ; mais c’est que j’ai vu la scène de loin et …
- Vous avez assisté à la scène ?
- Indirectement, enfin, c’est … je …
- Ecoutez, la police recherche des témoins de l’attentat. Si vous y étiez, vous pourrez sûrement les aider. Comment vous appelez-vous ? Je peux vous donner le numéro de l’inspecteur chargé de l’enquête, tenez, c’est le 020-6188553. Appelez-le de ma part, je suis monsieur Athard : communication. Il faut absolument que vous nous aidiez, c’est un acte insensé.
- Insensé ?
- Oui. Un type a balancé une tasse pendant la réunion des syndicats mixtes. Une fenêtre a explosé, tout a volé en éclats.
- Ah ! … Des blessés ?
- Oui, San Domines, le représentant des Primaires. Il a chopé une petite vérole, le visage en sang, plein de petits bouts de verre. Très impressionnant. Il est choqué. On parle d’une vengeance personnelle ou d’un attentat politique. Enfin, je compte sur vous. La police tirera ça au clair, il faut lui faire confiance. Vous êtes … monsieur ?
- Dépand. Moussa Dépand.
- Drôle de nom. Enfin, n’oubliez pas hein : le coup de fil. »

Antoine gravit l’escalier blanc en se tirant discrètement par la rampe. Cela ne va pas très bien. Il retrouve la rue comme on retrouve la terre ferme après un long périple en mer, tanguant peu sûr de ses pas, presque nauséeux. Si vraiment tout cela est vrai – et comment nier que ce le soit – il est mal. Et comme il réfléchit debout, un peu hagard et les bras ballants, quelques passants le décryptent de haut en bas. Ce coup-ci, c’est à cause de la tâche : sur son pantalon. Il regrette pour San Domines. C’est un brave type avec du coeur, un des derniers sans doute à parler d’Internationale. Il fait du bon boulot pour défendre le droit au travail et protège son électorat. Il s’occupe des primaires : ceux qui assurent les tâches de production. C’est le niveau de travail le plus pénible des pays développés. Ailleurs dans le monde, il reste encore des humains chargés d’extraire les matières premières mais c’est en voie de disparition. D’abord parce que les ressources manquent et ensuite parce que les robots s’occupent de ce qui reste. On y avait mis des robots ! des robots sans visage, sans voix, sans syndicat ! San Domines lutte contre cela et le fait bien. Il serait dommage que sa carrière pâtisse d’une atteinte sérieuse à son image. Ne devrait-il pas se retirer des affaires ?

Antoine marche. La nuit tombe comme un voile et son angoisse se dissipe un peu. Il aime la nuit pour son calme. Il pense beaucoup mieux la nuit que le jour, quand cessent enfin les multiples bruits qui viennent troubler la conscience : vibrations parasites issues de moteurs en tous genres, sons aigus et irréguliers, interférences magnétiques, crissements, grincements stridents, tout cela lui fige les nerfs en pelote. Pour l’heure il fait nuit et il doit penser, penser vite et bien pour réagir au bon moment, en faisant le geste juste. Antoine doit être intelligent, sa vie en dépend. « La tasse, même en miettes est récupérable. S’ils ont la tasse, alors ils ont son numéro de lot. Donc ils savent où elle a été livrée, quand, et même par qui … De la tasse, ils peuvent remonter au café. Or ce matin, le café était vide. Et j’ai payé avec ma carte. Donc ils savent qui je suis. Ils savent d’où vient la tasse et qui l’a utilisée en dernier … » Antoine marche toujours, préférant ne pas rentrer chez lui. Il est persuadé que son appartement a déjà été fouillé et que des flics l’attendent en bas de l’immeuble, fumant des clopes en série cachés derrière les boîtes aux lettres. Un instant il pense à se rendre… »

Gabrielle sursaute et interrompt son récit. C’est de toute façon la même chose chaque fois qu’elle se met à sa table de travail. Aujourd’hui elle pensait avoir la paix, mais voilà qu’on sonne à la porte. Elle se lève, quitte son bureau, soupire et traverse le vestibule à pied pour ouvrir au préposé des postes, qui se tient devant sa porte en costume jaune réglementaire. Il fait le tour du quartier pour remettre sous enveloppe transparente le bottin des nouveaux produits. Gabrielle signe le registre et remercie le fonctionnaire. De nouveau seule elle hésite à se remettre au travail. Bien vite elle opte pour une pause et une tasse de thé. En attendant que l’eau chauffe elle déchire l’emballage de cellophane. Les produits de consommation courante changent tous les mois. Et tous les mois, chaque intégré reçoit cette bible de la consommation, sous pli. On connaît ainsi les articles tendances et on peut rester dans le coup. Gabrielle feuillette le catalogue d’un oeil lointain en sirotant son thé de chine. Cela ne l’intéresse guère d’apprendre par coeur la liste des produits phares. Elle s’en fout. Mais elle s’impose d’en connaître le minimum pour ne pas commettre d’impairs dans les conversations. Elle laisse donc défiler les yaourts et les soupes, reconnaît des boîtes de thon et s’arrête sur un service de table. Elle examine l’image et pousse un cri de surprise. Sans aucun doute possible elle a sous les yeux la tasse d’Antoine. Le même objet, le même modèle qu’elle a imaginé. Elle sourit de la coïncidence et l’interprète comme un heureux présage pour Antoine. Elle ne sait pas encore comment mais elle est convaincue qu’il s’en sortira. Elle croit beaucoup en lui. Elle n’aime guère la réalité ambiante et compte un peu sur lui pour changer les choses. Il en a les qualités. Il en est capable. Elle met en lui tous ses espoirs et toute sa révolte. C’est pour elle la seule façon de supporter le travail et la vie monotone qu’elle mène de front. Antoine est libre et elle l’admire.

« Les flics sont sans doute à sa recherche et cela le trouble. Un instant, il songe à se présenter spontanément pour s’expliquer. Il ne peut pas croire qu’on le prenne pour un terroriste. C’est vrai qu’il s’est toujours tenu un peu en marge de cette société mais il n’a jamais eu l’intention de prendre les armes. Antoine est un chercheur, un poète porté par quelques rêves, mais sûrement pas un fou, prêt à balancer une tasse pour troubler une réunion parodique. En plus, il aime bien San Domines. Pour en avoir le coeur net, il insère sa carte dans une borne, compose le code et attend. Après quelques secondes ses comptes s’affichent normalement. Il en profite pour consulter quelques dossiers et s’éloigne de la borne. Rien ne s’est produit mais cela ne signifie rien. Un peu plus loin, un immeuble à escaliers lui offre un poste d’observation idéal. Il monte jusqu’au quatrième sans croiser personne et s’installe sur le balcon, en surplomb de la rue. Là, il roule une cigarette et l’allume. Comme il s’y attendait, une patrouille ne tarde pas à apparaître en haut de l’artère. Au niveau de la borne elle ralentit d’abord puis stoppe un peu plus loin. Deux agents descendent. Antoine se baisse un peu pour éviter que sa silhouette ne se découpe sur le ciel. Il observe avec attention l’un des flics qui sort de sa malette un pinceau et un tube. Avec application ce dernier badigeonne le clavier de la borne, sans doute une fine couche de plastique souple, utilisé pour piéger les empreintes digitales. Le fonctionnaire décolle la feuille séchée d’un geste professionnel et la range avec soin dans une enveloppe transparente. « Deuxième pièce à conviction versée au dossier après la tasse, ou ce qu’il en reste. » Antoine commente cela sans émotion, remarquant seulement que l’enquête avance à grands pas : après avoir repéré le principal suspect ils ont maintenant une preuve matérielle reliant la tasse – arme du crime – et son auteur. S’ils parviennent à isoler son empreinte sur la borne et sur la tasse c’est suffisant pour le mettre en examen. Antoine regagne la rue. Au moins, il sait à quoi s’en tenir. Il ne lui reste plus qu’à quitter la ville, se mettre au vert quelques temps. Plus question de chercher du travail, pas question de rester plus longtemps. Mais pour cela, il lui faut d’abord rejoindre sa voiture garée derrière le parc. En approchant de chez lui il sent les flics, quelque part dans l’ombre. Il coupe donc par l’avenue, évitant le faisceau des caméras et retrouve son véhicule sans encombre. Il monte et démarre doucement. Au cas où il leurs serait venu à l’esprit de placer un mouchard il décide de passer par la place d’Aubert. Peu de gens savent que cette place est traversée par un réseau très dense de supraconducteurs. Les interférences magnétiques déboussolent régulièrement les gps embarqués et les radios. Il faut les rerégler. Cela provoque quelques mécontents parmi les chauffeurs-taxis et c’est d’ailleurs l’un d’eux qui un jour l’avait renseigné. Il avait lâché en rigolant que c’est tout aussi ennuyeux pour les flics qui appellent cette place le triangle des Bermudes. Après quelques tours en rond Antoine disparaît en vitesse par une ruelle étroite. Si le taxi a dit vrai, il est maintenant hors contrôle. Hors de tout réseau régulier. Cela l’amuse. Il a toujours veillé à rester discret, anonyme comme un agent dormant. Aujourd’hui, un stupide incident le jette dans la clandestinité et il s’en réjouit. Peut-être au fond, est-ce une chance offerte de disparaître complètement, de s’effacer pour de bon. »

Estimant avoir assez avancé Gabrielle clique sur ‘quitter’. Elle attend un instant l’écran adéquat puis elle éteint son ordinateur. Sans ôter ses lunettes elle allume une cigarette et finalement se lève pour faire quelques pas. Le lendemain elle a rendez-vous à huit heures pour vendre un concept publicitaire. Elle n’a pas besoin de peaufiner son dossier : l’obtention du marché est tacite car son patron a déjà rendu service au cadre marketing, il s’agit d’un simple renvoi d’ascenseur. En d’autre circonstance elle l’aurait au moins relu, là, elle se contente de se brosser les dents avant de se coucher.

Dès que le réveil sonne, elle note les impressions de ses rêves. Encore chiffonnée par la nuit elle griffonne sur un carnet les scènes vécues et les personnages rencontrés, puis elle use de différents rituels pour prendre pied dans le réel : exercices de respiration naturelle, douche, thé et tartines de confitures. Malgré cela, en quittant l’appartement ce matin-là elle parait plus fragile que d’habitude. Son pas léger la décolle du sol comme un fantôme flottant. Sa robe bleu nuit fait d’elle une ombre délicate et son visage blanc par contraste, éclaire l’escalier de bois. Une fois dans la rue elle arrête un taxi. Elle s’assoit à l’arrière et en arrangeant sa robe découvre une tâche à hauteur de sa cuisse droite. Une tâche de café, pas trop visible sur le fond bleu. Elle tente de l’effacer mais finit par s’énerver. D’où peut bien venir cette fichue tâche qui risque de ruiner son rendez-vous ? Elle se fige, stupéfaite. Elle boit du thé, c’est Antoine qui boit du café. Antoine et sa tâche, la tasse, le pantalon. Mais cela n’a aucun sens. Cela ne peut qu’être du thé. Du thé de chine qu’elle absorbe en grande quantité, plusieurs tasses par jour, normal que ce genre d’incident arrive. Et puis ce n’est pas très grave, le contrat ne peut pas dépendre d’une tâche sur sa robe ; l’affaire est déjà conclue. Gabrielle se reprend pour assumer son rôle social. Elle chasse la tâche d’un pli de robe et s’efforce de répondre au chauffeur. Quelques minutes plus tard, arrivée à destination elle est si saoulée par l’enthou­siasme feint qu’elle n’y pense déjà plus. Elle a de toute façon besoin de toutes ses facultés pour naviguer dans les couloirs et les salles surpeuplées. Cette foule l’oppresse. Elle est obligée d’en pousser certains qui continuent de parler et gesticuler sans la voir. Un instant, elle se trouve même bloquée dans un sas qui protège l’accès aux salles de conférences. Sans se soucier des regards elle sort un tube et gobe deux pastilles rondes. Des calmants pour supporter. Enfin elle trouve la pièce n° 3206 où doit avoir lieu la réunion. Tout le monde est déjà présent. Elle s’excuse de ce retard habituel et propose de commencer son exposé qui dure exactement dix sept minutes : temps nécessaire et suffisant pour choisir un concept initial qui sera ensuite décliné suivant le budget. Ici : trois millions de Ye$. En dix-sept minutes, sans écouter mais en répondant à trois appels téléphoniques un décideur gras et bronzé dispose et manipule l’équivalent de trente mille heures de travail pour les changer en habillage publicitaire. Gabrielle écoeurée lutte contre la nausée. Elle se retient, estimant que cette somatisation de son inconscient frustré de ne pouvoir exprimer à la face de cet empaffé ce qu’elle pense de lui serait un peu déplacée. Elle s’excuse néanmoins et prétextant un autre rendez-vous parodique quitte la pièce en coup de vent. Enfin seule, dehors, dans le calme d’un jardin frais elle renoue un peu avec la vie. Le vent l’enveloppe comme un châle, elle hume l’air en saccades, des piaillements faibles frappent ses oreilles,… peut-etre … elle s’évanouit. Dans son sommeil, les pépiements d’oiseaux se changent en mélodie, puis en une mélopée monotone qui l’intrigue. Elle n’en saisit pas le sens mais dans son rêve un homme d’une voix grave tient des propos solennels. Sa conscience étant curieuse elle s’éveille et se retrouve alors étendue sur le banc. Son malaise a disparu. En se redressant elle aperçoit dans une allée un petit groupe rassemblé : c’est de là que vient la voix. Elle se lève et découvre un homme assis par terre, qui parle au ciel et aux graviers. Autour de lui des gens se tiennent debout.

« Il faut tout arrêter. Cesser le travail. Refuser de consommer. Il faut tout arrêter pour discuter. Invitez vos amis, écoutez-les et confiez-vous. Vous avez des choses à dire, il faut tout arrêter. Vous détruisez tout pour jouir plus. Vous construisez des immeubles vides et des familles sont dehors. Vous ne savez plus lire ni voir le monde. Vous n’entendez plus rien dans le fracas que vous produisez. Si tout cela ne s’arrête pas, vous serez bientôt seuls. » Certains l’écoutent. « Il faut tout arrêter pour dialoguer. Chacun est différent d’un autre, il faut s’entendre et s’accorder. Vous passez votre temps à construire des morceaux d’une réalité qui vous échappe, vous consommez pour exister, pour donner un sens à tout cela. Mais cela est absurde. Il y a autre chose à faire. Créez. Créez ce que vous pourrez. Même modeste une oeuvre créée a plus de sens qu’un objet acquis. Il faut tout arrêter pour créer. Vous devez inventer. Ce monde est laid et triste. Vous devez décider ensemble de le changer. Vous devez l’imaginer, l’inventer. Il faut inventer. »

Quelques-uns réagissent par des applaudissements. C’est leur façon à eux, conditionnée et festive, de montrer leur joie car il n’y a là que quelques jeunes, habitués à fréquenter le jardin pour se protéger des yeux du monde. Certains y trouvent l’espace nécessaire à la divagation, la reverie ou l’expérience portée par l’aventure que peut susciter un bosquet. Aujourd’hui, le jardin s’anime de conscience révolutionnaire, ces jeunes gens entendent ce qu’ils ne pouvaient même plus formuler faute de connaître les mots. La petite troupe s’affirme vite et un audacieux exhorte l’homme à poursuivre son discours. Mais une femme plus âgée intervient. « Qui est ce fou ? C’est un inconscient ! Ne l’écoutez pas vous autres, c’est interdit de dire des choses pareilles. Vous allez avoir des problèmes, je vous préviens. » Il continue. « Il faut tout arrêter. Arrêtez le travail, organisez-vous. Il est possible de vivre sans télé, sans portable, sans prothèse. Libérez votre temps. Il faut inventer une nouvelle école et diffuser les connaissances. Que les musiciens jouent tout leur saoul, que les peintres peignent, que les comédiens miment, que les enfants chantent, que les vieux racontent, que les grands aident. Il faut tout arrêter pour réapprendre l’humanité. »

Tiré par la vieille, l’homme se laisse conduire au dehors. Elle comptait le mener sur la place publique sans doute pour qu’il y soit pendu ou bastonné. Mais les enfants l’entourent et forcent la femme à lâcher prise. Elle continue néanmoins à brailler, pour parasiter le discours et alerter les siens. Car aussitôt dans la rue la troupe enfle et roule, soudain grossie par les effectifs d’un lycée voisin, qui largue ses élèves sur la chaussée. L’homme parle toujours. Sa voix grave ne se mêle pas au vacarme de la circulation. C’est comme si elle touchait l’âme sans passer par les oreilles. « Sans doute est-ce dû à sa fréquence » s’explique Gabrielle étonnée de percevoir de si loin des mots si nets. Un instant elle croit qu’elle est seule à l’entendre, que cela vient d’elle. Mais la liesse ambiante la contredit. Elle suit, un peu à l’écart, pour apprécier la situation dans son ensemble. « Il faut tout arrêter. Votre temps est votre seule richesse. Vous êtes loin de tout. L’essentiel disparaît sous les fantasmes que vous tissez. Revenez au rêve et transformez-le en réalité. Il faut inventer. Vous devez créer. Réfléchissez ensemble. Vous devez envisager un monde nouveau. Vous êtes responsables de la suite. Vous êtes les maîtres de la Terre. Arrêtez de consommer. Arrêtez de produire. Arrêtez de détruire. Arrêtez de polluer. Arrêtez de profiter de la Terre. Vous en êtes responsables. »

Le rassemblement glisse et gonfle prenant toujours plus d’ampleur. Certains improvisent des rythmes sur des poubelles, d’autres répondent par des danses tribales. Sur les côtés, ceux qui passent s’arrêtent saisis puis encouragés par le nombre toujours croissant ils plongent dans l’allégresse. Prévenues par sms, en moins d’une heure plusieurs milliers de personnes déambulent librement dans les rues, formant sans s’en apercevoir une troupe joyeuse, un assemblage spontané d’humains rieurs et décontractés qui marchent ensemble sans mot d’ordre ni revendication. Gabrielle n’en revient pas. Jamais elle n’avait pensé que cela fut possible. Elle ne soupçonnait pas que tant de gens puissent ainsi se livrer, si facilement. Car même si tout à l’heure le mouvement réunissait les jeunes et ce que la rue compte comme sages, c’est maintenant un ensemble hétéroclite qui s’agite devant elle. Elle est soudain heureuse, troublée et un peu inquiète, comme à son habitude. Du regard, elle cherche l’homme. Elle ne l’entend plus. Elle se fraie un chemin vers le centre de gravité de cette révolution naissante et aboutit à un cercle, formé par les percussions. Dans ce cercle des danseurs se mettent en transe. Mais elle ne voit pas l’homme ; du reste, d’autres semblent le chercher. Le mot passe qu’il a disparu. Il s’est éclipsé mais reviendra sûrement plus tard. Son absence ne rompt pas le charme et la fête se poursuit. Dans le cercle de danse, les possédés révèlent des vérités oubliées de tous tandis qu’à leurs côtés, des personnages sortis de la foule, réunis en paix, bavardent. Ils s’interrogent sur la suite à donner au mouvement, conscients de leur rôle et de l’importance du moment. Gabrielle laisse cela et navigue dans les rues adjacentes. Elle veut retrouver l’homme, elle veut lui parler. Mais le jour est tombé et ses forces faiblissent. Elle se sent confuse, partagée entre la joie de sentir l’humanité s’animer et l’angoisse de ne pas comprendre ce qui s’est vraiment passé. Elle remarque à nouveau la tâche, sur sa robe. Peut-il y avoir un lien entre l’homme et Antoine ? Comment situez-vous le champ du possible, celui de l’impensable ? Une fois chez elle, elle fait du thé et allume la télé. Sur chaque chaîne on retransmet les faits du jour sous tous les angles possibles. Le commentaire est concis, professionnel, nulle mention n’est faite d’un homme particulier. Sur les images elle ne le voit pas une seule fois. Sans doute a-t-il quitté le cortège avant l’arrivée des journalistes. Ces derniers font de l’ensemble un tableau déjà déformé. Ils se laissent envahir par l’émotion que les témoins directs leur livrent puis ils jouent pour l’auditoire une parodie savamment bricolée qu’ils signent de leur nom. On apprend cependant qu’un collectif prend la responsabilité de l’action. Il annoncera bientôt par voix de presse un message, destiné à l’ensemble de la population. En attendant, les autorités se contentent d’encadrer la manifestation. Aucun dommage n’est signalé, aucun incident, aucune violence. Au cours de la nuit, le mouvement fait tâche d’huile. Dans tous les centres vitaux du pays des gens s’assemblent pour se reconnaître et se parler. C’est comme si tout à coup ceux qui subissaient en silence un système absurde osaient s’élever pour dire halte, halte à l’amuse mensonge ! Sans violence ni ressentiment, ils refusent tous de travailler et de consommer quotidiennement la somme imposée. Ils réclament du temps pour eux et leur famille, pour s’ouvrir au monde et s’exprimer. Gabrielle coupe le son. Elle est allongée sur un fauteuil, il est près de six heures du matin. Tout à l’heure, elle n’ira pas à son bureau, elle préfère rester ici près d’Antoine.

« Antoine réapparaît bientôt. Il est resté quelques jours chez un ami à la campagne dans une maison du passé coupée du monde. Il savait que les flics ne viendraient jamais le chercher là mais au bout d’une semaine, il a craqué. La situation est grotesque. Il ne peut pas rester clandestin, vivre à l’écart jusqu’à la fin de ses jours. Il est prêt à se livrer et décide donc de revenir en ville, où il tient à assumer son rôle même si l’histoire est mauvaise et doit le conduire en cabane. Il préfère encore cela. S’ils lui accordent grâce, s’ils se contentent de l’enfermer, il écrira pour raconter son histoire. Cela pourra peut-être plus tard intéresser un étudiant à la recherche d’un sujet original … pour sa thèse. Il avait pris congé de son ami en promettant de le tenir au courant du jugement. Xavier avait souri, lui assurant qu’il exagérait toujours ses craintes puis il avait serré avec force la main qu’Antoine lui tendait pour retourner à sa femme, ses enfants, sa trompette et son potager.

Antoine entre en ville au pas, il se dirige droit vers la préfecture. Il est si soucieux qu’il ne remarque rien de spécial, pourtant, sur les trottoirs les gens se parlent. Des groupes se forment et naviguent en tout sens. Tout le monde semble très excité. Au feu rouge, une jeune fille distribue des tracts. Il la regarde un instant médusé et prend quand même la feuille qu’elle lui tend. La gamine, souriante, poursuit son oeuvre, le laissant à sa stupide stupeur. Il n’en revient pas. Comment se fait-il que les flics ne l’aient pas encore coffrée ? Il est interdit de faire de la propagande. Seuls les tracts publicitaires sont autorisés. Sur la feuille blanche, il aperçoit un mot en gras qui se détache du texte : révolution. Ensuite, il doit démarrer car l’ampoule verte s’est rallumée. C’est là qu’il voit que tout est différent. La plupart des boutiques sont fermées ; les gens discutent avec emphase, certains rient. Tous ont l’air heureux et insouciants. C’est comme si subitement la ville entière était au repos et que la douceur de l’air invitait les hommes à se promener. Antoine a du mal à comprendre. Il se gare et sans quitter la voiture, il lit le tract :

Hier après-midi, une liesse spontanée a déclenché un mouvement sans précédent. Il en ressort que les habitants du pays décident ensemble qu’ A partir d’aujourd’hui

toute production non vitale est stoppée tout commerce artificiel est suspendu Ce temps rendu disponible par l’arrêt temporaire de l’ensemble du système doit permettre à la population de se concerter.

Chacun est donc invité à rejoindre la rue, pour manifester son soutien à la révolution.

Que ceux qui ont peur, qui ne sont pas rassurés par les caméras et les patrouilles, par les cris et les grincements de métal, par les machines et les tôles, par l’autoroute et la nationale qui passent sous leurs fenêtres, par la centrale et l’usine d’engrais qui viennent de s’installer. Que ceux qui angoissent pour les fleuves et les forêts, ceux qui cherchent les étoiles à travers la pollution, ceux qui n’aiment ni les grosses bagnoles, ni les armes, ni les gros chiens, que tous ceux-là se fassent connaître.

Exprimons-nous, élevons nos voix. Prenons confiance car c’est sûrement cette voie qui reste la plus sensée. Inutile d’utiliser la force. Il faut créer. Récupérons notre temps. C’est notre unique richesse. Réaccaparons notre temps. Cessons de produire des biens, cessons de vendre notre temps.

Gardons-le pour nous et occupons-le à dormir, à rêver, à discuter ensemble, à réfléchir ou méditer seuls, à partager des repas, des moments, des aventures, consacrons du temps à nos enfants, nos parents, nos amis, occupons-le à aimer, à apprendre, à comprendre, à faire l’amour. Vivons la vie sans accumuler.

Avouons cette tendance que nous avons à la rêverie et à l’observation, à la matière spirituelle plus qu’aux contingences de la matière.

Si nous osons cela, nous parviendrons à créer un monde dans lequel une grande majorité de l’humanité se sent bien. Il n’y a qu’à se laisser porter, rythmer, emmener vers le doux, le subtil, l’intelligent, le facétieux, le libertaire ou libertin, le créatif, l’harmonieux, le beau, l’art et la musique, les sensations ténues et multiples, la variété, la tolérance, la recherche, la curiosité, l’ouverture, la mixité, la richesse, l’abondance, la paix.

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i.mage : un récit de david vial

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